Wikipédia, et Moix, et Moix, et Moix...

Publié le par Jacques Goliot

Le 24 mai 2010, à 20 h 22, Yann M. écrivit la dernière phrase de son post : « Pas comme ça. », inscrivit le titre qu’il avait choisi : « Gestapédia », vérifia une dernière fois le texte et le valida…

– Nom de Dieu !

 

Satisfait, il quitta son appartement pour se dégourdir les jambes. Au passage, il adressa un salut à la concierge tout en donnant un gentil coup de pied bien méchant au petit chien qui était venu lui lécher les chaussures…

- Vous n’aimez pas les chiens, Monsieur Moix ?

Yann Moix, puisque c’est de lui qu’il s’agissait, s’éloigna sans ajouter un mot, mais en bombant légèrement le thorax.

– Nom de Dieu !

 

Puis, le temps passa et le post parvint jusqu’à moi. Moi, inspecteur Maucouvers, de la Brigade philologique de Blogville. Andréa Maucouvers. Flic dépressif, comme il se doit*. Chargé de rédiger le rapport. Au boulot.

 

 

Le post Gestapédia a été publié par Yann Moix dans son blog « Suivez-Moix » (site de la revue La Règle du jeu) le 24 mai 2010 à 20 h 23 ; il concerne la notice de l’auteur publiée sur le site Wikipédia-fr (à ce jour, il existe aussi des pages « Yann Moix » en persan et en mazanderani).

 

Comme le titre l'indique, les caractéristiques de ce texte sont :

1) un usage habile de l’humour au second degré, distancié, voire discret ;

2) une pratique consommée de l'understatement ;

3) une légère tendance au sentimentalisme nostalgique.

 

Quelques citations courtes permettront de prendre directement contact avec ces traits :

 

« c’est [...] ce que j’avais appris petit, à la communale, bien sagement, à Orléans »

 

« je suis un écrivain qui écrit, qui travaille, un romancier dont les romans sont romancés, un réalisateur dont les films sont réalisés, dont les films sont filmés »

 

« je suis simplement un écrivain et un cinéaste, ne vous en déplaise »

 

« mon physique avantageux, à mon thorax, à mes films, à mon intelligence moins débile qu’on veut bien l’affirmer »

 

(à propos des personnes ayant, autrefois, une notice encyclopédique) « ils ont écrit des écritures, fait des actions, romancé des romans, chanté des chansons, fait rimer des rimes » 

 

« Si je vais à « Yann Moix », dans Wikipédia, je suis condamné à la nullité, à la zéroïté »

 

« Wikipédia n’est pas une encyclopédie, ce n’est pas vrai. C’est un joli champ, provisoire, de délation et de règlements de compte. »

 

« Ce n’est pas universel, Wikipédia, c’est universale. C’est de l’universaleté. »

 

« Wikipédia, c’est encore pire que Télérama »

 

 

Le reste relève de la plus élémentaire littérature blogosphérique

 

« une encyclopédie [ça n’existe pas] pour dire que les gens sont des enculés, des ratés, des rats, des nuls, des nullards, des serpents, des belettes »

 

 

« Il y a des petits policiers, minuscules parfaitement, qui derrière leur écran veillent à ce que je reste un paria, un nullard, un chien, un haï, un haineux. Ils sont tapis dans l’ombre et ne supportent jamais qu’un article élogieux vienne gâcher leur fête haïssante et vile, dégueulasse et morbide. Ils sont là, comme des petits chiens, de garde, ils gardent ma mauvaise réputation comme on garde une villa désaffectée, ou pire un petit pavillon de banlieue cafardeux avec des petits nains de petit jardin, des petits chiens chihuahuas partout qui crient, voudraient mordre, et empêchent le facteur de délivrer ne serait-ce qu’une bonne nouvelle.

 

 

« Je vais évidemment faire un procès, rira bien qui rira le dernier, à Wikipédia, parce qu’il y a forcément quelqu’un derrière, derrière ces petits chiots baveux anonymes haineux ratés, un gentil procès bien méchant comme un chien que je suis, n’est-ce pas, où je demande juste d’avoir le droit de citer gentiment un article gentil sur moi pour contrecarrer toutes les citations systématiquement négatives, avilissantes, morbides, qui s’impriment, avec une délectation mortifère de masturbateur, à mon égard. Les punaises qui fomentent toute cette gadoue ne savent pas très bien à qui ils ont à faire. A présent, cela suffit : on parle sans cesse de respect, et le respect, qui ne veut plus dire grand-chose évidemment, à force d’être dégueulé jour et matin dans les radios et toutes les rues, les venelles et les télés et les avenues, le respect c’est d’avoir le droit, quand je me fais officiellement et encyclopédiquement traiter de larve et de ver de terre, de juste répondre que cela n’est dit que par quelques uns, que cela n’est déclamé que par une parcelle d’être humains désireux d’humilier plus doué qu’eux »

 

 

« Je vous hais, radicales punaises de Wikipédia, avec votre anonymat rectificateur de compliments et votre acharnement à tuer ceux qui oeuvrent, là où vous n’oeuvrez que dans le fliquage et la pratique masturbatoire, avec vos vies de merde. La Gestapo numérique est là. Gestapédia. Le fascisme numérique est arrivé. Ca ne se passera pas. Pas comme ça. »

 

 

Cette rhétorique, banale dans le principe, est originale par la réalisation ; mais il faut reconnaître qu’elle n'a qu'un rapport lointain avec le contenu de la page « Yann Moix » de Wikipédia. 

Que l’on considère l'actuelle version, ou de façon plus adéquate la version du 23 mai 2010, on a du mal à voir ce qui a pu susciter l'irritation de Yann Moix (annexe 1).

Une recherche dans l’historique permet de retrouver la trace des interventions sous IP  que l’auteur signale lui-même comme venant de lui (annexe 2). Curieusement, ces interventions datent de novembre 2009, soit plus de six mois avant la réaction de l’auteur.

On peut  aussi constater que la page « Yann Moix » a fréquemment été, peu après, l’objet d’attaques méprisantes, plus ou moins grossières, systématiquement considérées comme « vandalisme » et retoquées à ce titre (annexe 3).

En ce qui concerne le procès annoncé par Yann Moix à l’encontre de Wikipédia, rien n’indique qu’il ait eu le moindre commencement de réalisation. 

 

Quelle interprétation peut-on donner de cet article ? 

Il me semble que quatre explications sont possibles, en tenant compte notamment de cette déclaration du type « Attention, vous allez voir ce que vous allez voir, je vais leur rentrer dedans, je vais me battre, je vais leur foutre un procès au cul » et de l'évocation de « la communale » (Yann Moix n’est pas né en dans l'entre-deux-guerres comme cette formule le donnerait à penser, mais en 1968, comme l’indique Gestapédia, pardon, Wikipédia).

 

1)  Yann Moix était sous le coup d’un accès de colère qui s’est retourné, pour une raison obscure, contre Wikipédia ;

 

2) Yann Moix était bourré de mauvaises intentions contre Wikipédia parce qu’il avait trouvé insuffisamment critiques les pages « Belette » et « Chihuahua » ;

 

3) Yann Moix était ivre de rage parce qu’il avait failli être mordu par un chien dans l’après-midi du 24 mai ;

 

4) Il s’agit d’un exercice de style, d’un texte avec contraintes : dire du mal de Wikipédia tout en faisant une mauvaise imitation de Céline dans Bagatelles pour un massacre

 

Dans tous les cas, il n'est probablement pas nécessaire d'envisager de commenter cet article au plan des idées (« Le fascisme numérique ne passera pas », « Moi, c’est Moix », « La critique est facile, mais l’art est difficile »). Quelle que soit son origine, son intérêt est avant tout stylistique.

 


 

Notes 

* « Flic dépressif, comme il se doit » : dans la grande tradition du polar scandinave

* « Bagatelles pour un massacre » : selon le témoignage du chien (appelé « Le Chien », comme il se doit) de l’inspecteur Maucouvers, celui-ci n’a jamais lu Bagatelles pour un massacre, mais n’en connaît que les extraits cités dans le livre de Hanns-Erich Kaminsky, Céline en chemise brune).

 

 

Annexes

Annexe 1 : historique de la page Yann Moix

La page est créée le 7 avril 2006 (avec deux parties : «  Bibliographie »et « Filmographie »).

Par la suite apparaissent les parties « Biographie », « Œuvre  »et « Cinéma »

 

Le 7 novembre 2009 , Wikinade introduit dans « Œuvre  »une partie « Critiques  »et dans « Cinéma  » une partie « Critiques sévères ». 

 

Critiques

Le travail de Yann Moix soulève parfois des critiques peu amènes. Télérama le considère ainsi comme un « écrivain médiocre et mauvais cinéaste »1, La Voix du Nord évoque un « écrivain qui parle beaucoup pour ne rien dire et manque cruellement de classe »2.

 

Critiques sévères

Son film Cinéman, avec Franck Dubosc, Pierre-François Martin-Laval et Lucy Gordon, sort en octobre 2009 et la réception critique du film est particulièrement sévère. Le Monde décrit un « résultat catastrophique », « dépourvu de liant et de dramaturgie »3. France Info déplore « l’absence de scénario »4, Télé 7 jours « une suite de saynètes artificielles et gentiment indigestes »5.Le Nouvel Observateur dénonce « un jeu de massacre » , dans lequel « les gags sont ratés et la postsynchronisation déraille sévèrement »6. L'Express, qui parle de « massacre consciencieux », relève le problème de post-synchronisation, le jeu outré de Franck Dubosc et l'absence de rythme7. Xavier Leherpeur, de Studio Ciné Live dénonce une « honte absolue », à la post-synchronisation « dégueulasse », portée par un Franck Dubosc à la vulgarité « à faire passer Jean-Marie Bigard pour un candidat à l'Académie Française »8.

 

C’est sur ces deux ajouts que porte le conflit entre Yann Moix et les intervenants wikipédiens.

 

 

Annexe 2 : probables interventions de Yann Moix en novembre 2009

Le 14 novembre, un intervenant sous IP (83.202.11.187) supprime les deux parties ajoutées récemment  mais il est immédiatement retoqué par un robot ; IP réintervient à 2 h 17 et est retoqué à 3 h 51 par Xxxx, qui va en rajouter dans les « Critiques sévères » : 

 

Le critique de [[Télérama]] accuse « l'ineptie générale et le filmage à la truelle qui va avec », ne se souvenant pas « avoir vu un film aux couleurs aussi laides, techniquement aussi faible »<ref>http://www.telerama.fr/cinema/les-aventures-de-bhl-critique-de-cine,48955.php</ref>. ''[[Les Inrockuptibles]]'' parle d'un baclage, et souligne « la débilité intrinsèque de son histoire, l’absence de rigueur absolue de son récit »<ref>http://www.lesinrocks.com/cine/cinema-article/article/cineman/</ref>. ''[[La Voix du Nord]]'' évoque un film qui « transpire l'humour gaulois, celui qui sent fort le rance »<ref>http://www.lavoixdunord.fr/Cinema/2009/10/28/article_yann-moix-tombe-du-podium-un-ringard-en.shtml</ref>. Le ''[[Journal du dimanche]]'' parle d'un « massacre », « prétentieux et insupportable »<ref>http://www.lejdd.fr/Culture/Cinema/Actualite/Cineman-l-avatar-de-Yann-Moix-144854/</ref>. Les seules critiques enthousiastes viendront du [[Le Figaro|Figaro]], journal dans lequel écrit Yann Moix (« rien ne ressemble à cette comédie d'amour déjantée, divertissante et réjouissante »<ref>http://www.lefigaro.fr/cinema/2009/10/24/03002-20091024ARTFIG00135--le-match-micmacs-cineman-.php</ref>), et de [[Bernard-Henri Lévy]], qui avait découvert l'auteur à ses débuts et avec qui il partage la même maison d'édition, [[Grasset]] (le philosophe évoque « le spectacle le plus impressionnant qui nous soit donné de voir ces jours-ci » et même « un film qui fera date », convoquant [[Auguste Comte]] et [[Hegel]] pour appuyer son analyse)<ref>[http://www.lepoint.fr/actualites-chroniques/2009-10-22/pour-une-poignee-de-films-yann-moix/989/0/388281 « Pour une poignée de films : Yann Moix »], critique du film dans "Le Point"</ref>. Les hebdomadaires [[Télérama]] et [[Le Nouvel Observateur]] s'interrogeront sur la valeur de ces éloges en les qualifant de « renvoi d'ascenseur »<ref>[http://www.telerama.fr/cinema/les-aventures-de-bhl-critique-de-cine,48955.php « Les aventures de BHL critique de ciné », critique du film par "Télérama"</ref><ref>http://bibliobs.nouvelobs.com/20091106/15710/le-sur-moix-de-bhl</ref>.

 

 

IP intervient de nouveau, puis IP2 (83.202.62.171), pour une suppression* quasi complète, retoquée par Xxxx.

 

Le 22 novembre, intervention d’IP3 (83.202.8.163) qui introduit dans la partie Critiques une phrase positive : 

 

Le travail de Yann Moix soulève des critiques très contrastées. Le Point le compare à Tarantino et le Figaro voit en lui un novateur, de même que la critique de cinéma Elisabeth Quin.

 

En conclusion, il semble que Yann Moix ait d’abord cherché à supprimer les parties trop critiques, et non pas comme il le dit à introduire des phrases plus gentilles ; s’il est l’auteur de la dernière introduction, il est à noter qu’elle a été maintenue par la suite et est toujours présente dans l’article actuel

 

L’idée que son numéro IP a été « repéré » ne paraît pas fondée avec certitude : les interventions de Moix sont révoquées non pas parce qu’elles viennent de lui, mais parce qu’elles sont considérées comme du vandalisme. Il est néanmoins possible que Xxxx ait pensé qu’il s’agissait de Moix, et se soit amusé à le titiller avec un rajout. 

 

Dans l’ensemble, après le 24 mai 2010, la page évolue dans le sens d'une édulcoration* des critiques.

 

 

Annexe 3 : attaques contre la page « Yann Moix » (début 2010)

 

1) le 5 février : de la part de Saloufate, contributeur qui au total a fourni 3 contributions anti Moix ;

 

2) le 4 mars, interventions sous IP ;

 

 3) le 8 mars, autres interventions sous IP.

 

 

Notes :

* suppression : correction 8 juin 2012 

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