Reproches généraux à l'encontre de Wikipédia

Sommaire de la page

1) Accusations concernant la qualité de Wikipédia

La théorie des pages compromettantes

La question du label encyclopédique

Ne peut-il pas y avoir de pages correctes dans Wikipédia ?

Les pages correctes ne peuvent-elles que se dégrader ?

Wikipédia cherche-t-elle à masquer les erreurs qu’elle a commises ?

 

2) Wikipédia émanation de l’idéologie libérale ?

Généralités

L'apothéose alithiesque : Wikipédia succursale de l'UMP et de Sarkozy

Jim Wales, cheval de Troie du libéralisme ?

La question du droit d'auteur

Les liens entre Google et Wikipédia

 

 

Accusations concernant la qualité de Wikipédia

La théorie des pages compromettantes

L’idée est que l’ensemble de l’encyclopédie est compromis par l’existence de pages mauvaises (notamment de pages exprimant des points de vue inacceptables),  que, s’il existe des pages correctes, les pages mauvaises les entraînent dans une opprobre générale. 

On trouve cet argument aussi bien dans La Révolution Wikipédia (p. 89-90 : « Le problème n’est pas que John Seigenthaler ait été accusé d’avoir assassiné Kennedy, mais que cette fausse accusation ait discrédité toutes les autres pages de qualité ») que chez Alithia (Message personnel n° 3 : « N.B. j'ai pas (sic) dit que tout était mauvais ou faux, mais que ce qu'il y a de mauvais compromet l'ensemble. ») et sans doute ailleurs. 

Cet argument ne paraît pas recevable en droit (indépendamment de l’existence réelle de « mauvaises » pages) : en effet, dans un système wiki, la multiplicité des auteurs fait qu’une page écrite par un groupe d’auteurs n’a rien à voir avec une page écrite par un groupe d’autres auteurs. Pour dire les choses plus simplement et concrètement : à supposer qu’il existe des pages fondamentalistes, voire fascistes, la qualité des pages que j’ai écrites sur certaines œuvres de David Lodge, où je suis quasiment le seul auteur, n’a pas à être jugée en fonction de l’existence de ces pages.

On se trouve dans une situation absurdement amusante : les personnes qui émettent ce reproche à une œuvre wiki sont les auteurs d’œuvres non wiki, dont les auteurs sont déterminés, que ce soit le livre collectif La Révolution Wikipédia ou le blog d’Alithia. Or, dans ce cas, on peut considérer, de façon un peu spécieuse, mais pas totalement, que toute grosse erreur discrédite effectivement l’ensemble de l’œuvre ; a fortiori si on réussit à établir la présence de plusieurs grosses erreurs. Il suffit de se reporter à la recension que j’ai faite tant de La Révolution Wikipédia que de l’Observatoire pour constater la présence de telles erreurs ; dans ces conditions, il appartient aux groupies d’Alithia, ou à Alithia-la-garce elle-même, de prouver que son blog contient quelques éléments fondés.

 

Le problème du label encyclopédique

Le reproche inverse serait plus fondé : que des pages mauvaises bénéficient de l’existence de bonnes pages.

Mais le plus souvent, on reproche à Wikipédia d'être présentée comme une encyclopédie et d'apporter ainsi une caution globale à des erreurs, manipulations, etc. Ce reproche semble fondé, pour autant qu'on procède à une sorte de sacralisation des encyclopédie et il est probable que l'emploi du mot encyclopédie pour Wikipédia correspond à une désacralisation de ce type d'ouvrage. Mais cette sacralisation est en partie fondée sur des mythes : dans La Révolution Wikipédia, les auteurs évoquent les « lourds volumes poussiéreux » auxquels ferait penser le mot « encyclopédie ». Dans la réalité, les encyclopédies ne sont pas particulièrement poussiéreuses (les bibliothèques ne sont pas des caves ou des greniers) et  ne s'incarnent pas nécessairement en lourds volumes 

Un effort des adversaires de Wikipédia se porte sur la contestation du label encyclopédique. usage fréquent dans les blogs des formulations « l'"encyclopédie" », « la soi-disant encyclopédie », etc. On trouve aussi les développements sur ce qu'est  une « véritable » encyclopédie, développements intéressants dans certains cas (LRW, chapitre 6), mais qui supposent que les intentions conscientes des auteurs (construire un ouvrage méthodique, selon des normes et des classifications) soient aussi conscientes pour les lecteurs.

 

 

Ne peut-il pas y avoir de pages correctes dans Wikipédia ?

Par « page correcte », j’entends une page correctement écrite, construite et informée, indépendamment des labels divers décernés dans Wikipédia.

Un des axiomes de base de l’anti-Wikipédisme est que « de par les principes de Wikipédia, la production de pages correctes est impossible » (puisque « n’importe qui peut y écrire n’importe quoi » et n’importe comment). Comme ils sont obligés de constater la présence de pages correctes (même Pierre Assouline l’écrit, à propos de la page Karl Kraus), ils en déduisent que celles-ci n’existent que parce qu’il y a eu contravention aux principes, que parce que, en quelque sorte, il y a eu « de la triche ». Par exemple, Sonata32 affirme qu’une page n’est bonne que si elle est prise en main par une personne compétente ». Cette déduction n’est pas fondée.

Ils interprètent en effet les « principes » de façon étroite : selon eux, les contributeurs doivent apporter des informations, point barre. A partir de là, la page Wikipédia « normale » est une litanie d’informations juxtaposées sans ordre, chacune dans l’état où l’a laissée son dépositaire. Effectivement, on voit mal comment de telles pages pourraient être correctes.

En réalité, dans nombre de cas, mais pas toujours, le contributeur introduit une  information (ou plusieurs)en tenant compte de celles déjà présentes, notamment en tenant compte de la chronologie ou des thèmes. Mais surtout, les principes de coopération n’excluent pas une division du travail entre contributeurs : apport d’informations, structuration de la page, mise en forme stylistique, correction orthographique, correction formelle (présentation des références bibliographiques, etc. 

Il est évident que lorsqu’une page a pris une certaine ampleur, elle doit être relue par un contributeur afin d’éliminer les redites, de marquer les problèmes apparents (invraisemblances, points peu clairs), d’améliorer (ou de créer) le plan et d’homogénéiser le style. C’est cela que Sonata-de-mes-32 appelle « prendre en main ». Pour lui, cela contrevient aux principes parce qu’une telle relecture marque le triomphe de l’apport individuel de l’ « expert »  sur la collaboration des « incompétents ». Rien de plus faux : le relecteur n’aurait pas forcément été capable d’écrire la page qu’il corrige, n’en aurait probablement pas eu l’envie ; il intervient bien comme collaborateur à une œuvre collective, en adoptant un point de vue différent d’un simple fournisseur d’information.

 

 

Les pages correctes ne peuvent-elles que se dégrader ?

C’est une variante du reproche précédent. On le trouve venant de Pierre Assouline (préface à La Révolution Wikipédia, p.11) : « le pire vandalisme », « ce qui peut arriver de plus accablant dans Wikipédia », « c’est d’y publier un texte d’une rigueur absolue et de le voir se déliter tous les jours sous la plume d’experts autoproclamés qui ne s’autorisent que d’eux-mêmes ». Dans le livre lui-même, Fabrice Frémy (Quid) évoque une hypothèse extrême très peu vraisemblable (p. 97-98) : « Mettons que Jean Tulard rédige l’article sur Napoléon et que le lendemain, un lycéen vandalise sa notice. Vous pensez qu'il y retournera ? Je ne le crois pas. »). 

Ce reproche n’est pas plus fondé en droit que le précédent, puisqu’une partie du travail dans Wikipédia est de surveiller certaines pages. En l’occurrence, si Jean Tulard intervenait de cette façon, il devrait logiquement assurer un minimum de surveillance sur son propre travail, et ne tolérer que les modifications qui l’amélioreraient sur tels ou tels points. Il est probable qu'il se trouverait aussi des contributeurs pour protéger particulièrement les interventions de Jean Tulard sur cette page ; mais il est vrai que nulle signature ne garantit un énoncé de façon absolue, de façon sacralisée.

En pratique, il faut reconnaître que la surveillance des pages déjà existantes, quoique nécessaire, n’est pas réalisée à 100 % (notamment parce que lorsqu’on a trop de pages à surveiller, cela finit par prendre trop de temps, alors qu'il y a encore beaucoup de lacunes à combler) : elle mériterait donc d’être organisée de façon plus systématique, en répartissant le travail entre des volontaires qui s’engageraient à surveiller x pages (actuellement, la surveillance volontaire existe, mais comme elle n’est pas organisée de façon systématique, qu’elle est informelle, elle peut laisser passer des modifications inadéquates sur certaines pages).

 

D’une façon plus générale, les contributions « générales », « formelles » (relecture notamment) devraient être systématisées (obligation de relecture tous les ans au minimum, ou au bout de tant de modifications. Une page pourrait être bloquée sauf pour un travail de ce type) ; peut-être faudrait-il aussi que la surveillance de chaque page soit dévolue en première instance à une personne volontaire nommément désignée. Ainsi, chaque page aurait un « responsable » primaire pour évoquer tel ou tel problème et servir d’intermédiaire avec les communautés internes.

Le système utilisé dans la Wikipédia allemande (intégration des modifications seulement après relecture, mais je ne sais pas quelles sont les qualifications pour être « relecteur ») permet probablement de mieux contrôler les modifications.

 

 

Wikipédia cherche-t-elle à masquer les erreurs qu’elle a commises ?

Cet argument est utilisé de façon un peu hystérique par Pierre Assouline dans sa préface (p. 11) : « A quoi bon dénoncer les contre-vérités charriées quotidiennement par Wikipédia puisque, de toute façon, elles sont supprimées à l’instant même de leur dénonciation publique. Comme si elles étaient nulles et non avenues, alors que pour être restées trois jours, trois semaines ou trois mois en ligne, elles ont eu largement le temps de faire des dégâts en étant reprises et citées comme sources. ».

Pierre Assouline n’est pas conséquent : 

1) Ce n’est pas la même chose qu’une erreur reste trois jours ou trois mois en ligne. 

2) Quelle solution propose-t-il, si on prolonge son raisonnement ? D’interdire Wikipédia (mais il s’en défend par ailleurs !).

3) Il semble imaginer que les erreurs sont corrigées dans le seul but de les « cacher », alors qu’elles le sont parce que dans la perspective de Wikipédia, une erreur doit être corrigée, dès lors qu’elle est reconnue

Lorsqu’une sommité médiatique telle que justement Pierre Assouline (ou Daniel Garcia) « dénonce » publiquement telle ou telle chose dans Wikipédia, il se trouve des contributeurs pour en tenir compte aussitôt (voir la page L’affaire Dreyfus de Wikipédia) et qui interviennent pour effectuer la rectification nécessaire (parfois même, pas réellement nécessaire), non pas pour « masquer » quoi que ce soit, mais parce qu’ils souhaitent qu’il y ait le moins d’erreurs possibles – du moins d’objets de controverses – dans Wikipédia. 

Assouline semble mécontent en constatant que ses « dénonciations » aboutissent à une amélioration de Wikipédia, ponctuelle certes, mais évidente. Ce n’est pas ce qui lui convient : il lui conviendrait plutôt que l’erreur dénoncée soit conservée afin que tout un chacun voit bien que Wikipédia ne peut pas s’améliorer et que lui, Pierre Assouline, est le chevalier blanc du savoir éternel. Mais s’il ne dénonce pas publiquement, peu de gens en dehors de son cercle de relations (sans doute assez étendu) sauront que l’erreur, voire « l’énormité », est présente. 

C’est ce « double bind » qui aboutit à l’attitude hystérique d’Assouline, situation dont il est entièrement responsable, puisqu’il suffirait qu’au lieu de se percevoir comme « dénonçant Wikipédia », il se contente de « signaler des erreurs à corriger » : le résultat serait le même, et tout le monde, à commencer par lui, serait plus à l’aise, les uns n’étant plus obligés de surjouer l’horreur et l’indignation, les autres de subir les proclamations méprisantes et parfois inepte des premiers. On pourrait évidemment envisager la création d'une nouvelle balise Wikipédia : [erreur corrigée sur dénonciation delPierre Assouline]

Un des faits curieux dans ce domaine est que les wikipédiens sont très réactifs face aux « dénonciations » des ennemis de Wikipédia, faites dans l’intention de la discréditer, comme le montrent les réactions après les billets plutôt venimeux de Daniel Garcia (30/11/2006) et de Pierre Assouline (9/01/2007) ; ils le sont beaucoup moins face aux critiques amicales ou aux critiques internes, faites dans une intention contructive ! 

Or, à mon avis, une des dénonciations de Garcia était infondée (celle concernant une phrase de l’introduction sur la République) : la suppression de cette phrase a donc été une mesure abusivement servile, mais évidemment plus « efficace » qu’une réécriture.

On peut aussi remarquer que le traitement de la page Pierre Assouline dans Wikipédia révèle de la part de certaines sommités de Wikipédia un effort de « conciliation », d’ « appeasement » face à une personnalité ouvertement hostile, alors même que son argumentation est parfois fondée, mais souvent biaisée et calomnieuse. 


 

 


Wikipédia émanation de l’idéologie libérale ?

Les adversaires de Wikipédia mettent parfois l’accent sur les liens de Wikipédia avec le libéralisme, se positionnant ainsi implicitement comme antilibéraux, et d’une façon générale dans une perspective « de gauche » (perspective qui est aussi la mienne bien que je soutienne Wikipédia). 

 

Le mot « libéralisme » est ici pris dans son sens français (partisan d’une économie de marché pure et dure). Un certain flou sémantique existe à propos de ce mot : dans certains pays germaniques, les partis qui se présentent actuellement comme « libéraux » ont une connotation politique fortement droitière, beaucoup plus qu'il y a une cinquanaine d'années (ainsi en Allemagne).  Dans son blog, Sonata32 fait reproche à Jim Wales d'avoir reçu en 2011  le prix de la fondation Gottlieb Duttweiler, qu'il présente comme un organisme « libéral », alors que dans l’ensemble, la mouvance Duttweiler-Migros semble plutôt relever d’une tradition démocrate-chrétienne.    

 

Mais il faut surtout différencier le sens américain, qui désigne comme « liberals » des gens « de gauche » (Michael Moore par exemple) : or le site Conservapedia incrimine Wikipédia pour ses « biais libéraux », c’est-à-dire favorables à la gauche : pour la droite américaine, Wikipédia aurait donc une orientation de gauche (liberal) et pour la gauche française, elle aurait une orientation de droite (libérale). 

 

L'apothéose alithiesque : Wikipédia succursale de l'UMP et de Sarkozy

Alithia, dans son dernier billet (9 juillet 2011) avant la suspension du site, analyse la « connexion » beaucoup plus concrète entre Wikipédia et « Atlantico, le site des ragots UMP » : en effet, selon elle, Jean-Baptiste Soufron, « directeur juridique  de Wikipedia de 2004 à 2008, en l'occurrence pour Wikimedia et membre éminent de son CA » « est aujourd’hui collaborateur d’Atlantico le site UMP spécialisé en ragots et récemment créé à usage de la campagne électorale de Sarkozy » ; s'ensuivent des considérations sur l'affaire DSK, sur Tristane Banon, sur les coups de téléphone échangés entre un tel et un tel, ce qui mène à une conclusion évidente : « Quoi qu'il en soit, de wikipedia à Atlantico, la connexion est bonne ».

J'aurais plutôt tendance à penser qu'il était grand temps qu'Alithia prenne une retraite imméritée. Professeur de philosophie (selon elle), elle avait fait ses études à l'EHECF sous la direction de Didier Julia, même si leur parcours politique a semble-t-il divergé par la suite. Encore que... Dans les commentaires à ce billet, un intervenant la soupçonne d'être une militante UMP déguisée en anti UMP.

L'EHECF est bien entendu la fameuse Ecole des hautes études en coups fourrés. Didier Julia a écrit le dictionnaire Larousse de philosophie dans les années 1960, puis a fait un cursus politique notable.

 

Jim Wales, cheval de Troie du libéralisme ?

Les liens libéraux de Wikipédia peuvent être induits du parcours de Jim Wales, qui a eu des activités de trader avant de se consacrer à la construction d’une encyclopédie (comme il a aussi eu une activité à la tête d’un site érotico-pornographique, cet élément vient accroître le poids de l’opprobre). Je ne pense pas que ce lien de fait de filiation puisse être retenu comme valable. Je ne sais pas quels sont les opinions de Wales sur le libéralisme ; je suppose que comme la plupart des Américains, il est effectivement libéral (au sens français), mais je pense que cela n’a aucune importance, la réalité de Wikipédia outrepassant largement les intentions que Wales a eues au départ à son sujet : du reste, il ne semble pas qu’en fondant Wikipédia, il se soit placé dans une perspective libérale, mais plutôt dans une perspective libertaire, en liaison avec l’ensemble de l’activité du type « logiciel libre ».

 

La question du droit d'auteur

On peut remarquer que le site Wikibuster accorde une importance considérable à la question du droit d’auteur et estime que la mouvance Wikipédia-Wikimédia-Creative Commons a pour objectif le démantèlement du système du droit d’auteur (en liaison avec Google). Ce point est notable, mais l’analyse de Wikibuster paraît un peu rapide : à supposer que Google ait effectivement un comportement douteux, voire délictueux, et qu’il y ait des liens entre Google et Wikimédia, il ne s’ensuit pas que les objectifs de l’un soient assimilables à ceux de l’autre.


Les liens entre Google et Wikipédia

Un des reproches récurrent est que Google place très souvent Wikipédia en réponse 1 (lorsqu’il y a une page Wk dédiée au sujet de la requête). Les adversaires de Wikipédia en déduisent que c’est un coup monté, et la preuve de la collusion entre Wikipédia et Google, voire la preuve d’un complot. 

En contrepartie, on peut se demander quel intérêt a Google à promouvoir un site qui ne fait pas de publicité ? A moins de se placer dans une perspective à long terme d’élimination de toutes les autres encyclopédies et de prise en main de Wikipédia sur une base commerciale, une fois que le travail bénévole aurait construit une encyclopédie rentabilisable.