Occurrences médiatiques récentes de Wikipédia

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Dossier de Frédéric Joignot dans Le Monde (14 janvier 2012)

Article d'Olivier Tesquet dans Télérama (30 novembre 2011)

 

Florilège (citations diverses)

 

La presse et Wikipédia : proposition pour sortir d'une impasse

 

Le dossier de F. Joignot dans Le Monde (14 janvier 2012)

Le 14 janvier dernier, Le Monde a consacré à Wikipédia un article  de deux pleinces pages, signé Frédéric Joignot. 

 

Le contenu de cet article est assez représentatif de ce que la "presse grand public" française peut produire, en général, et sur Wikipédia en particulier.

 

Il se déroule en effet comme suit :

 

A) En première page du journal :

Titre : Peut-on vraiment faire confiance à Wikipédia ?

Sous-titre : Un million d'internautes ont donné 20 millions de dollars pour financer l'encyclopédie collaborative en ligne. Mais cette gigantesque bibliothèque reste sous le feu des critiques.

Corps (résumé) : 450 000 000 de consultations par mois, 5ème site au monde, non lucratif. Succès de la campagne de levées des fonds. Malgré lacunes et manipulation, l'encyclopédie progresse. Utilisée par des universitaires, par la BnF. "Le débat sur ce bazar libertaire n'est pas clos".

 

B) Dans le supplément Culture et idées, page I :

Titre : Wikipédia bazar libertaire

Sous-titre : Un million de personnes viennent de donner 20 millions de dollars pour faire vivre l'encyclopédie en ligne. Un record. Mais les critiques demeurent : qualité des textes inégale, manque de fiabilité, partis pris flagrants. Un site trop libre ?

 

[Commentaire : réécrivant ces titres, donc les lisant, contrairement à ma première approche où je m'étais concentré sur le corps de texte, je  constate que tout cela est bougrement retors. Positif : le pognon, le soutien des masses. Le reste : pas terrible, voire pis. Conclusion : ne faudrait-il pas interdire ça ? J'exagère un peu. Mais la sympathie affichée pour Wikipédia est peut-être plus apparente que réelle.]

 

Dessin : un triptyque à l'aspect de vitrail évoquant un scriptorium du Moyen Âge, avec au premier plan une table sur laquelle se trouve une feuille, au dessus de laquelle douze personnes (habillées de façon légèrement archaïque, évoquant les années 50 (chapeau, casquette) en train de se battre pour accéder à la possibilité d'écrire sur la feuille. En haut du  vitrail  de gauche, en arrière plan, deux adolescents en train de se battre. En bas du vitrail des mots lations : VENI LEGI CORREGI (Je suis venu, j'ai lu, j'ai corrigé).

 

Citation : Nous sommes à la  fois un service public et un bien commun (Jimmy Wales, fondateur de Wikipédia)

 

Corps de l'article (résumé paragraphe par paragraphe. Mes commentaires entre crochets) :

1) La campagne pour la levée des fonds avec les appels de dirigeants et de contributeurs dont on affichait le portrait en haut de page

2) L'importance de la consultation ; 280 langues, etc. Contraste avec les 4 autres grands sites du point de vue économique.

3) Les résultats de la levée des fonds (one more time) ; les projets annexes de Wikipédia : Wiktionary, Wikiquote, etc.

4) Historique d'un succès : les débuts de Wales avec  Bornis (moteur de recherche "érotico-pornographique"), puis Nupedia (encyclopédie contrôlée), puis Wikipédia, qui se développe rapidement (on "croule sous les articles")

5) Les principes : ceux du copyleft, du logiciel libre ; deux "textes fondamentaux" (écrits par "deux anciens hackers") : The Cathedral and the Bazaar d'Eric Raymond, qui "défend la logique du bazar" ; L'Encyclopédie universelle libre, appel formulé par Richard Stallman, le "père du système d'exploitation libre GNU"

6) En 2003, Wales cède ses droits à Wikimédia ; actuellement il n'y a pas de rôle particulier, s'occupant de Creative Commons (citation)

7) "Pas de marchands dans le temple, libre coopération, décentralisation, voilà pour les principes. Mais comment en faisant appel au public, rédiger une encyclopédie fiable, sans amateurisme, qui ne devienne pas une foire d'empoigne ou un lieu de toutes les manipulations ? C'est très difficile". Partage entre le point de vue d'exigence (Larry Sanger) et la "richesse" du foutoir. 

8) Règles déontologiques : neutralité, pas de parti pris dans les débats, qui doivent être décrits, nécessité de référencer. "Ainsi l'internaute découvre les fameux [???] Réf. nécessaire et Article non neutre pour les textes jugés imparfaits")

9) Les conflits entre contributeurs. Les recommandations de Wikipédia.

 

PAGE VI

Citation : Sur Wikipédia, la référence est à géométrie variable : le dernier qui a parlé a raison, jusqu'au prochain (Pierre Assouline, écrivain)

 

Titre : Fi des critiques ! Wikipédia avance

Sous-titre : « Nos adversaires feraient mieux de nous aider à améliorer le site », s'agace Rémi Mathis, président de Wkimédia en France, qui multiplie les projets, notamment en partenariat avec la BNF.

10) Les guerres d'édition. Les recommandations de Wikipédia.

11) "Voilà pour les principes. Sont-ils appliqués ? De nombreuses critiques, précises et savantes [???] dénoncent l'amateurisme et listent les erreurs flagrantes. Daniel Garcia (Livre Hebdo, article "corrosif" de novembre 2006 dénonçant la présence du livre de Dutrait-Crozon dans la bibliographie de l'Affaire Dreyfus.

12) Pierre Assouline reprend cette affaire dans son blog (La République des Lettres) et dénonce le traitement des sources dans Wikipédia. Citation.

13) Enquête "fouillée" des étudiants en journalisme de Sciences-Po ; test : introduction d'une fausse information dans la page Pierre Assouline : "Cette erreur circule bientôt partout. Elle questionne le fonctionnement même de Wikipédia : des milliers de fausses informations, notices outrageusement louangeuses ou malveillances peuvent passer à travers les filtres de l'encyclopédie".

14) Plusieurs sites se consacrent à répertorier ces erreurs : Books (Wikigrill) où """un auteur pointe "le laisser-faire comme principe d'organisation". Notant que Wikipédia défend "un égal droit de participation pour tous, sans égard à l'âge, la compétence ou l'origine [???]", il s'étonne : être "sans égard à la compétence", n'est-ce pas dangereux pour une encyclopédie ?

15) Autre cas : celui de Mikkel Borch-Jakobsen, dont la page est "devenue un champ de bataille entre des associations freudiennes et antifreudiennes".

16) Autres "nombreux sujets sensibles" : conflit israélo-palestinien, guerre d'Algérie, prostitution, George W. Bush. "Les "cyberpompiers" de Wikipédia doivent mettre en garde les lecteurs : "affirmation non neutre", etc.

17) Les étudiants de Sciences-Po ont publié La Révolution Wikipédia (2007) où ils pointent plusieurs problèmes : "le grand nombre de contributeurs peu fiables décourage les experts d'intervenir, ce qui nuit à la qualité des articles comme à la hiérarchisation. Manque de recul.

18) Rémi Mathis, président de Wikimédia-France, est quelqu'un de sérieux : ancien élève de l'école des Chartes, conservateur à la BnF, c'est un "fort contributeur sur son domaine de compétence" (l'histoire diplomatique du XVIIème [apparemment il intervient aussi pour protéger la réputation de Pierre Assouline, voir page d'accueil). Il est content de la levée de fonds.

19) Partenariat BnF-Wikipédia (relecture de livres numérisés) ; autres partenariats avec bibliothèques et universités

20) Projet sur les photographies de monuments

21) Rémi Mathis met en avant les réussites de Wikipédia ; l'enquête de Stern : Wikipédia [en allemand] supérieur à Brockhaus ; "nos censeurs devraient nous aider à améliorer l'encyclopédie"

22) Wikipédia s'est (toujours selon Rémi Mathis) dotée de logiciels performants de lutte contre le vandalisme et les hoax

23) (idem) On assiste à une démocratisation du savoir ; voir ce qui s'est passé à l'époque de l'imprimerie ; "pour lui, l'encyclopédie contributive remet en cause ceux qui prétendent mieux connaître un sujet qu'une collectivité de chercheurs discutant entre eux"

24) Un ancien administrateur de Wikipédia, Jean-Noël Lafargue (Paris-8) "note ses élèves sur leurs articles publiés dans Wikipédia". Citation : "la liberté de dire et de faire inspire la méfiance. Ceux-là préféreront la censure au désordre, n'admettront jamais la valeur pédagogique de l'erreur ou de la mise en danger du savoir établi. Ils ne croient pas à l'éducation mais au dressage. 

 

En bas de page, on trouve une interview par Frédéric Joignot de Jacques Florent, directeur de l'édition chez Larousse. Larousse a en effet une encyclopédie en ligne qui accepte des textes d'internautes. Dans l'ensemble, Jacques Florent a vis-à-vis de Wikipédia une attitude plutôt positive, introduisant à la fin quelques réserves.

TITRE : « Ses dangers sont inhérents à ses qualités »

« - Quelles sont vos principales critiques vis-à-vis de Wikipédia ? - Peu de critiques. Nous leur sommes reconnaissants d'avoir fait naître l'encyclopédisme du XXème siècle. ..... Les dangers sont inhérents à ses qualités : le déferlement de données non hiérarchisées, la rapidité de la diffusion des informations au détriment de leur contrôle et l'absence du recul encyclopédique. ».  

On remarque que le titre choisi est ambigu ; pourquoi ne pas avoir mis : « Nous avons peu de critiques vis-à-vis de Wikipédia » ? Les défauts énoncés en fin d'interview sont des arguments utilisés par les adversaires de Wikipédia, mais si on lit l'ensemble de l'interview, leur impact est différent. Il ne semble pas que Frédéric Joignot ait tenu compte de cette interview dans son article.

 

 

Si on en revient à celui-ci, on constate un fait curieux est que lorsque les médias grand public parlent de Wikipédia, le journaliste rédacteur se place dans une position de surplomb, comme quelqu’un qui n’a jamais contribué à Wikipédia, qui ne le connaît qu’en tant que lecteur, mais qui de plus n'a effectué aucun travail de préalable pour baliser le sujet,  ni aucun autre travail. Il se content de faire appel à des « témoins » qui, en l’occurrence ne sont pas des contributeurs de base, mais des adversaires ou des partisans idéologiques de Wikipédia. Il écrit ainsi un article qu’il estime objectif et équilibré, mais qui est régi par un plan curieux : thèse (Wikipédia c'est bien), antithèse (Wikipédia, c'est mal), antithèse (Wikipédia c'est bien). Le problème est qu'il n'y a aucune confrontation réelle entre les arguments pour et contre.

 

On peut remarquer aussi qu'il n'y a pas de concordance réelle entre le sous-titre de la page 5, très venimeux, et le corps de l'article, passant d'un avis à l'autre sans souci de cohérence. 

 

Au total, on ne sait pas vraiment mieux ce qu'est Wikipédia qu'avant d'avoir lu l'article. On apprend des choses, mais plutôt autour de que sur Wikipédia. 

 

 

 

L'article d'Olivier Tesquet dans Télérama (30 novembre 2011)

Dans le numéro 3229 de Télérama, p. 14, Olivier Tesquet signe dans la rubrique Le pourquoi du comment un article d’un quart de page intitulé « Wikipédiathon », dans lequel il parle de la demande de fonds qui a lieu à cette époque de la part des dirigeants des Fondations Wikimédia.

 

Le ton se veut d’abord primesautier : « chaque année, c’est le même rituel », « vous tombez sur la trombine de Jimmy Wales », « tel l’Oncle Sam en 1917, il demande aux internautes de s’enrôler », « et ça marche », « Wikipédia c’est la Sagrada Familia du numérique ». Olivier Tesquet fait allusion à une fameuse affiche américaine demandant aux Américains de s’engager au moment de l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917 et à une église de Barcelone construite par Gaudi et restée inachevée.

On note au passage quelques notations vaguement perfides, mais qui ne le sont peut-être pas (peut-on être perfide dans Télérama ?) : sur les 16 millions de dollars « récoltés » en 2010, 2 provenaient d’un « legs » de « Serge Brin » (Sergueï Brin, Américain d’origine russe, qui ne semble pas encore mort), cofondateur de Google ; les dons sont déductibles des impôts.

Après avoir énuméré les succès financiers de Wikipédia, il termine en prolongeant la métaphore  architecturale « depuis quelques mois, l’édifice subit les assauts d’une météo défavorable. » : d’une part un « texte de loi » (ou un projet de loi ?) en Italie, qui « pourrait forcer [Wikipédia] à retirer des articles en cas de plainte » (j’imagine cependant qu’il faudrait non seulement une plainte, mais la décision d’un juge…) et du « plus gros danger qui rôde aux Etats-Unis, où depuis l’été, l’encyclopédie perd des contributeurs. Le socle même de son système participatif ». 

 

Que peut-on reprocher à cet article, en dehors de l’abus des métaphores et de certaines approximations ? 

On apprend qu’Olivier Tesquet sympathise avec le projet : il « visite » des pages, mais il ne va pas jusqu’à les « consulter » ; il ne nous dit pas si la campagne de levée de fonds le dérange ou si elle l’amuse seulement (tous ces gens qui s’agitent… ! Mon dieu !)

La dernière phrase indique, sous couvert de « compréhension », un point de vue inadéquat : selon lui, le « système participatif » est remis en cause par la diminution du nombre de contributeurs : en réalité, aucune différence qualitative ne résulterait du fait qu’il y ait 100 000 contributeurs plutôt que 1 000 000. L’encyclopédie évoluerait moins vite dans le premier cas, mais personne n’a fixé d’objectifs à atteindre…

Mais le principal reproche qu’on puisse lui faire, c’est son attitude globale face à Wikipédia : le ton légèrement condescendant qu’il adopte connote l’attitude de quelqu’un qui ne contribue pas, qui n’a jamais eu l’idée de contribuer, qui ne l’aura jamais, et surtout qui n’imagine pas qu’il puisse y avoir des contributeurs parmi les lecteurs de son article (le lecteur de Télérama lit des livres et va au cinéma ; il ne regarde pas la télévision et ne contribue pas à Wikipédia). Or il y en a eu. Au moins un : moi (c’est d’ailleurs à cette occasion que j’ai envisagé une pratique radicalement différente de la presse face à Wikipédia). 

L’avant-dernière phrase est particulièrement claire de ce point de vue (ce qui n’est pas clair en revanche, c’est l’origine de l’information) : le « contributeur » est pour lui une espèce spéciale, menacée de disparition. Faut-il le regretter ou s’en réjouir ?

 

Je précise que je suis abonné à Télérama et que je regarde rarement la télévision.

 

Note sur le projet de loi italien :

Il s'agit précisément de l'alinéa 29 (comma 29) d'un projet de loi déposé en 2008 pour modifier l'article 8 de la loi du 8 février 1948. Ce titre ne concernait pas spécialement Wikipédia, mais tous les médias. Il requérait la suppression d'une information même exacte dans un délai assez rapide après une plainte. 

 

Ce projet de loi, voté en juin 2010, a été ensuite mis en veilleuse par le gouvernement Berlusconi, mais réactivé en septembre-octobre 2011. Le 5 octobre, semble-t-il,  il a cependant été décidé que l'alinéa 29 ne concernerait pas les blogs et sites non professionnels, mettant Wikipédia hors du champ d'application de la loi.

 

Renseignements trouvés sur une page du site Wikitrekk datée du 6 octobre 2011

 

Il semble donc que l'article d'Olivier Tesquet était sur ce point dépassé, mais le domaine législatif étant assez complexe, je ne garantis pas mon interprétaion.

 

 

Florilège

Cette rubrique rassemble des citations extraites d'articles récents, mais dont le sujet principal n'est pas Wikipédia.

 

*Jacques Julliard dans Le Figaro du 8 mars 2008, « Vivons-nous sous la tyrannie de l'opinion ? », interview conjointe de Jacques Julliard et d’Alain Finkielkraut par François Paoli,  après la parution du livre du premier La Reine du monde (Flammarion, 2008) :

 « L'opinion a son sens chaque fois que les usagers sont en cause. En revanche, dès qu'il s'agit de la science, elle apparaît comme la forme inférieure du savoir. Prenons l'exemple de Wikipédia. Cette encyclopédie est typique d'une certaine confusion des genres où des opinions mal élaborées peuvent s'exprimer à gogo, sur tous les sujets. Imaginons un instant que Wikipédia ait existé à l'époque de Galilée, ce n'est certainement pas son point de vue qui l'aurait emporté. »

Une fausse citation de Jacques Julliard a fait son apparition à cette époque suite à une présentation brouillonne de l'article du Figaro par Alithia (cf. ma page de blog Jacques, Alithia, Sonata et les autres), Jacques Julliard est donc crédité par plusieurs blogs d’une phrase dont le véritable auteur est Alithia :

« Si l'opinion a une légitimité et joue un rôle  en politique, dans le domaine du savoir, elle est illégitime. L'illustration de cette confusion entre opinion et savoir, c'est Wikipédia. ».

 

*Dans Télérama n° 3208 (9 juillet 2011, p. 24), article « Toi aussi, deviens un twitto » consacré à Twitter, Emmanuelle Anizon et Emmanuel Terrier écrivent : 

« Twitter est un Wikipédia vivant, un Google qui respire, un téléphone arabe géant. ».

Le concept de « Wikipédia vivant » n'est cependant pas approfondi par la suite.

 

*Revue Médium (Régis Debray) : La revue propose de publier « Tout propos ayant un intérêt médiologique évident, en d’autres termes : une réflexion qui traite des rapports entre les techniques et la culture au sens large. Pour plus de précisions : consulter par ex. l’article médiologie de Wikipédia. »

 

*Christophe Honoré dans Libération du 15 mars 2012, p. 24 (« Aux artistes morts, les candidats reconnaissants», à propos du décès de Pierre Schoenforffer)

« Et les communiqués de presse [...] partagent une udentique oiseuse neutralité de notules Wikpédia. »

 

*Sibylle Grimbert (ibidem, p. 28 : « Encyclopedia Britannica : année deux point zéro » à propos de l'abandon de son édition papier)

« Wikipédia a tué l'édition papier de l'EB, et c'est là une bonne nouvelle, une encyclopédie sur tout et sur rien, faite par tous, en revitalise une autres faite par des savants, et ainsi remet un peu d'équilibre dans le chaos des informations.»

 

*Louise Merzeau, sur France Culture dans Tire ta langue ! du 18 mars 2012,  évoque Wikipédia au cours d'une émission consacrée au phénomène de la copie.

 

 

La presse et Wikipédia : proposition pour sortir d'une impasse

Les quelques exemples (Le Monde du 14 janvier, Marianne 2007) montrent que la presse se trouve dans une impasse relativement au « phénomène Wikipédia ». Le sujet est traité de façon occasionnelle, et il semble y avoir une réitération des contenus ainsi qu’une réitération de l’attitude : absence de point de vue, position du journaliste en surplomb, donc comme interrogateur de témoins, et surtout supposition que l’on s’adresse à des gens qui ne connaissent pas non plus Wikipédia, le journaliste (qui ne connaît pas de l'intérieur) se présentant comme un intermédiaire entre ceux qui connaissent et ceux qui ne connaissent pas. Il écrit que X millions de personnes ont consulté Wikipédia, mais il ne semble pas supposer que parmi ses lecteurs, il y a des gens qui ont consulté Wikipédia, et même des gens qui ont contribué à Wikipédia, voire sont des contributeurs actifs.

 

Dans ces exemples, on a affaire soit à un traitement sur le mode sérieux (bilan positif-négatif) ou sur un mode plus ou moins ironique dans le cas de Télérama. Ce mode ironique semble pouvoir aller jusqu'à la dérision : des médias américains auraient, paraît-il, sollicité leur public d'intervenir de façon anarchique dans Wikipédia. Là encore, les journalistes ou animateurs concernés se posaient et posaient leur public comme extérieurs à Wikipédia. Ils ne supposaient pas que dans ce public, des contributeurs soient présents et pouvaient se sentir humiliés que Wikipédia et leur travail soit traités de cette façon. De toute façon, ils ne supposent pas que les médias puissent jouer un rôle positif en interaction avec Wikipédia.

 

On est un peu dans la situation des années 1900-1920 par rapport au cinéma :  on pourrait très bien imaginer qu’à l’époque des journalistes « expliquaient » ce qu’est le cinéma à des gens dont certains étaient déjà allés au cinéma. On pourrait imaginer qu’interrogeant des dirigeants de ligues de vertu, témoins on ne peut plus compétents sur la question, le cinéma apparaissait comme un lieu de perdition où la pornographie avait libre cours, etc. etc. Le cinéma pouvait aussi apparaître comme un monde totalement corrompu par la présence des Juifs à la tête des grandes compagnies américaines (témoin : un leader le l’Action française). Dans les années 1950, si on poursuit la rêverie, le cinéma aurait pu apparaître comme une activité gangrenée par l’antisémitisme (ici, on pouvait présenter un « fait » : le film Le Juif Süss. Le lecteur du journal, qui avait récemment vu To be or not to be pouvait penser que l’antisémitisme n’était pas absolument flagrant. Ou que la présence des Juifs n’était pas forcément une cause de décadence.

 

Je fais cette analogie avec le cinéma parce qu’il y a un peu de cela dans Wikipédia : un media ouvert à tout. Wikipédia présente tout de même un degré de formalisation et de centralisation plus élevé que l’industrie du cinéma ; en revanche, le travail concret y est d’accès plus facile.

 

Imagine-t-on qu’encore à l’heure actuelle, tous les deux ans, sortirait un grand article sur le cinéma, avec la présentation alternée des ses dangers et de ses succès et avantages ? Les journaux se sont aperçus qu’il n’y avait pas que cela à faire, qu’on pouvait parler non seulement du cinéma, mais aussi des films : cela s’appelle la critique de cinéma.

 

Pour une vraie « critique de Wikipédia »

Je pense que l’analyse de Wikipédia gagnerait beaucoup si, au lieu de parler de « Wikipédia » , on parlait des pages Wikipédia. Si au lieu de parler d’une ligne d’information dans la bibliographie de l’affaire Dreyfus, on parlait de l’article « Affaire Dreyfus ».

 

Pourquoi n’existerait-il pas dans les journaux une chronique régulière sur Wikipédia dans laquelle seraient présentées des pages précises, soit en raison de leur qualité, soit en raison de leurs défauts, mais avec un point de vue global qui ne cautionne pas celui des adversaires de Wikipédia ?

 

Dans ce cas, on pourrait dire que la presse aurait vraiment pris en compte le « phénomène Wikipédia », beaucoup plus que par des articles qui font de Wikipédia un phénomène de foire, au mieux amusant, au pire une espèce de monstre dangereux.

 

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