La question de la fiabilité de Wikipédia

Dans l’article du Monde, on trouve à plusieurs reprises des énoncés mettant en cause la fiabilité de l'encyclopédie. Il s'agit d'un autre lieu commun sur le sujet, non pas que le problème n'existe pas, mais parce qu'il est mal posé et mal résolu.

 

Ce problème doit être posé de façon concrète : il ne s’agit pas, fondamentalement, de savoir si « Wikipédia est fiable », mais de savoir, d'abord, si une information donnée est fiable ; de savoir, ensuite, si une page est fiable ; ceci en tenant compte de l'objectif que l'on se fixe : objectif personnel d'information générale (avoir une idée d'une personnalité, etc.) ou de culture générale ; objectif institutionnel de réalisation d'un travail scolaire ;  objectif institutionnel de réalisation d'un travail universitaire.

 

A) La fiabilité des informations indépendamment des objectifs

 

On peut distinguer plusieurs niveaux de fiabilité :

1) niveau maximum : l’information est étayée par une source documentaire immédiatement disponible sur Internet. 

 

Mathurin Crucy, Chantenay et le radeau de la Méduse

Exemple dans Wikipédia : les dates et lieux de naissance et de décès de Mathurin Crucy (1749, Nantes-1826, Chantenay) . La page Wk indique que le baptême est enregistré sous le nom de « Crousy » et non pas de Crucy. C’est aussi dans Wikipédia que le lieu de décès a été précisé pour la première fois en ce qui concerne Internet (Chantenay étant alors une commune indépendante de Nantes).  Les renseignements fournis par les livres (sauf ceux qui concernent la famille Crucy), sont évasifs sur le lieu de décès ou indiquent « Nantes ». Par ailleurs, Mathurin Crucy n’apparaît pas dans les dictionnaires généraux.

Mathurin Crucy est une personnalité de notoriété moyenne au plan national, élevée au plan local ; c'est un architecte qui a joué un rôle relativement important  dans le développement urbanistique de Nantes à la fin du XVIIIème  et au début du XIXème siècle (théâtre Graslin, Bourse), mais aussi dans la construction navale nantaise de la Révolution et de l'Empire. 

Les données d'état civil sont étayées par la référence précise (date, paroisse ou commune, page numérisée du registre) aux actes de baptême et de décès de l’intéressé, avec un lien au site qui les met en ligne, les Archives municipales de Nantes ; le lecteur peut donc vérifier les informations sans grande difficulté (dans les livres, l'auteur n'indique pas en général la page de registre). L'accès aux documents permet de disposer de renseignements secondaires : le nom des parrains et marraine, leur statut social, etc. qui n'ont pas été utilisés sur la page.

On peut ajouter que le décès à Chantenay est un renseignement très significatif, car c’est un des endroits où les Crucy avaient un chantier naval. Et si Mathurin Crucy n’est pas incontournable en architecture, il l’est dans le domaine de l'histoire maritime, puisque c'est d’un de ses chantiers (celui de Paimboeuf) qu'est sortie la frégate La Méduse : or, sans Méduse, pas de naufrage de la Méduse, pas de radeau de la Méduse, pas de Radeau de la Méduse : l’histoire de l’art en eût été changée !

 

2) niveau très élevé : l’information est étayée par une référence documentaire  ou livresque précise, non disponible sur Internet, mais avec une grande citation. 

 

Eric de Bisschop, Honolulu et le maréchal Pétain

Je donnerai ici l'exemple de la page Eric de Bisschop (1891-1958). Celui-ci est surtout connu comme marin (expéditions du Kaimiloa, du Tahiti-Nui), mais il était aussi ami avec Philippe Pétain, et grâce à cela, a occupé pendant quelques mois en 1941 le poste consulaire d'Honolulu. Les Archives diplomatiques de Nantes détiennent le dossier « Honolulu » jusqu'en novembre 1942 ; Eric de Bisschop y est donc largement représenté. La page Wk évoque cet épisode de sa vie en renvoyant à un site qui ne fournit pas les documents eux-mêmes (pour des raisons de droits à payer), mais leur transcription intégrale. La fiabilité est un peu moindre, puisque toute transcription peut comporter des erreurs, mais l'ensemble constitue un corpus sur lequel on peut s'appuyer raisonnablement. Parmi les documents on trouve aussi bien des réclamations en matière de rémunération que des articles de journaux d'Honolulu (dont certains écrits par son épouse, Constance Constable) évoquant divers aspects de la personnalité de Pétain. On apprend ainsi qu'au moins une fois dans sa vie, celui-ci a prononcé le mot hawaïen « Papaleaiaina » (le surnom de Constance).

 

3) niveau élevé : l’information est étayée par une référence documentaire ou par une référence livresque précises, non disponibles sur Internet et sans citation.

 

La fiabilité des informations dépend d'une part de celle qu'on accorde aux livres cités, d'autre part de celle qu'on accorde à la référence. On pourrait être victime de canulars (référence inventée). La connaissance préalable du sujet par le lecteur lui permet de mieux cerner la fiabilité des informations, qui est élevée, mais pas au point de pouvoir les utiliser sans vérification dans le cas d'un travail institutionnel. 

 

4) niveau moyen : l’information est étayée par des références livresques globales.

 

5) niveau faible : l’information n’est étayée par rien.

 

En 4 et 5, on peut cependant distinguer les informations vraisemblables et les informations problématiques.

 

B) La fiabilité des pages : l'exemple de la page Moshe Sharett

La fiabilité d'une page repose d'abord sur la proportion d'informations fiables (niveau 1, 2 ou 3). Une proportion élevée implique de nombreuses notes, donc de nombreux appels de note, qui peuvent rendre la lecture difficile. 

Il faut reconnaître que la majorité des informations sur Wikipédia relèvent des niveaux 4 et 5, et que nombre de pages sont peu ou pas référencées. C'est un état des choses qui doit être surmonté, mais dans l'immédiat, cela ne signifie pas nécessairement que ces pages ne servent à rien. La notion de probabilité doit intervenir dans l'évaluation. 

 

 La page Moshe Sharett : une page dépourvue de références

Je prendrai l'exemple de Moshe Sharett (1894-1965), un des principaux dirigeants sionistes puis israéliens, puisqu'il a été Premier ministre en 1955. Il est relativement méconnu en France, occulté par la notoriété de David Ben Gourion, Moshe Dayan, Golda Meir, etc.

La version du 30 décembre

La page est alors dépourvue de toute note, de toute bibliographie, de tout lien... [actuellement elle comporte une demande de ces éléments]. Elle n'est pas très bien écrite et on constate même que le rédacteur principal ne doit pas être francophone ; une phrase indique qu'il s'agit probablement d'un israélien : « le recyclage en agriculture des Juifs dans la terre de leurs ancêtres » (ou bien il s'agit d'une traduction de l'hébreu par un non-francophone) ; il y a un plan, mais assez sommaire, et les titres sont un peu alambiqués : « Sa famille, ses études, sa jeunesse en Palestine ottomane ». Plusieurs points ne sont pas clairs : sur les allées et venues du père de Moshe entre l'Ukraine et la Palestine de 1882 à 1906, par exemple.

 

Malgré tout, la plupart des renseignements paraissent vraisemblables. On peut estimer que si le/s rédacteur/s avaient introduit de grosses erreurs sur un sujet aussi sensible, il y aurait eu débat : or la page de discussion est vide. Ayant lu l'article, on a une idée assez précise sur l'itinéraire de Moshe Sharett, dans une perspective de culture personnelle, du moins.

 

La page Moshe Sharett dans la perspective d'un travail institutionnel

S'il s'agit d'un travail institutionnel (plutôt de niveau universitaire), c'est un point de départ pour la recherche . 

Malheureusement, c'est aussi un point d'arrivée.

Que trouve-t-on en effet sur Moshe Sharett en français ?

Dans les dictionnaires usuels, on ne trouve rien (Petit Larousse 2006, Encyclopedia Universalis 1977, etc.) ; on trouve une notice courte (20 lignes) dans le Mourre. 

La BnF fournit le titre d'un ouvrage en français (Jacob Tsur, Moshe Sharett, père de la diplomatie israélienne, disponible à la BnF) ainsi que quelques ouvrages (discours) ayant Moshe Sharett pour auteur.

L'essentiel de la documentation est constitué de livres en anglais, que, d'après le SUDOC, on ne trouve qu'à la BDIC et à l'IEP de Paris  : 

*Livia Rokach, Israel's sacred terrorism : a study based on Moshe Sharett's "personal diary" and other documents

*Gabriel Sheffer, Moshe Sharett : biography of a political moderate

*Gabriel Sheffer, Resolution vs. management of the Middle East conflict : a reexamination of the confrontation between Moshe Sharett and David Ben-Gurion.

En pratique, il faudra confronter la page Wk (seule source élémentaire un peu consistante) avec des histoires générales d'israël et avec les biographies des principaux dirigeants d'Israël (liste non exhaustive, source SUDOC) :

*Pierre Haski, Ben Gourion.

*Michael Bar-Zohar, Ben Gourion

*Joseph Heller, The Birth of Israel, 1945-1949 Ben-Gurion and his critics

*Elinor Burkett, Golda Meir: the iron lady of the Middle East

*Golda Meir, Ma vie

*Colin Shindler, A history of modern Israel

*Henri Le Mire, Tsahal : histoire de l'armée d'Israël, 1948-1986

*Encyclopaedia Judaica

On remarque que même à ce niveau de généralité les livres en français ne sont pas les plus nombreux.

 

Le recours aux pages Wk étrangères

Ici, il faudrait recourir en priorité aux pages anglaises, hébraïques et yiddish, où on peut supposer qu'une documentation plus fournie et plus accessible a pu être utilisée.    

La page anglaise est manifestement analogue à la page française, mais plus concise, donc la page française n'en dérive pas. En revanche, elle comporte une bibliographie (3 entrées) et fournit des références en nombre raisonnable (11). Elle ne permet cependant pas de fiabiliser les éléments propres à la biographie de Moshe Sharett.

La page yiddish (traduite automatiquement, elle est compréhensible si on on lu la page française) est aussi plus concise. Elle ne comporte pas de bibliographie ni de références. Les renseignements fournis recoupent ceux de la page française..

La page hébraïque ne propose pas de traduction automatique. Elle est plus développée que les deux précédentes (on peut donc supposer que la page française en dérive), propose une bibliographie comportant 10 ouvrages, mais fait seulement 3 références précises.

Ces éléments confirment, mais sans certitude absolue, que la page française est raisonnablement fiable.

 

En conclusion, on se trouve dans une situation où la fiabilité d'une page Wikipédia ne peut pas être affirmée de façon catégorique, mais ne peut pas non plus être infirmée, faute d'éléments bibliographiques accessibles facilement (il faudrait sans doute aller à Londres pour en trouver en plus grand nombre). 

 

C) La « fiabilité de Wikipédia » dans une perspective institutionnelle

 

Quelle est la différence avec un livre ou un article de l’Encyclopedia Universalis ? Ceux-ci ont des auteurs dont les qualifications sont évaluées par le système universitaire. Il est donc tout à fait licite de les citer dans un travail universitaire, même si par malheur, ils contiennent quelques erreurs : l’erreur est dans ce cas imputable à l’auteur, pas à l’étudiant, qui malgré tout doit tout de même les éviter par recoupements ; les erreurs issues de Wikipédia sont en revanche, en l’absence d’auteur évalué, imputables à l’étudiant utilisateur. 

La conclusion est que Wikipédia ne constitue pas un corpus d’informations évaluées, qu’elle ne doit pas être utilisée comme telle. C’est tout de même un corpus d’informations, mais qui ne doit jamais être cité comme une référence autorisée. Même pour l'information absolument fiable concernant le lieu de la mort de Mathurin Crucy, on ne peut pas écrire simplement : "il meurt à Chantenay (Wikipédia, page Mathurin Crucy)", mais "il meurt à Chantenay (acte de décès du tant, AD44, Chantenay, page numérisée n° tant).

 

D) Dans quels cas peut-on citer Wikipédia ?

Dans son blog, Alithia répète à plusieurs reprises que "Wikipédia n'est pas citable".

 

Pourtant, dans certains cas, elle pourrait légitimement être citée : non pas comme fournisseur d'une information, mais comme fournisseur d'une source importante : l'étudiant qui apprend par Wikipédia que Mathurin Crucy est mort à Chantenay devrait signaler qu'il doit l'accès à l'acte de décès à Wikipédia. Il pourrait aussi avoir trouvé la référence dans un ouvrage biographique sur l'intéressé (cf. références infra), mais dans le cas de Wikipédia, un accès effectif au document est fourni.

 

Donc : Wikipédia peut être cité comme fournisseur d'une source documentaire vérifiable.

 

E) Le signalement des problèmes de fiabilité dans Wikipédia : les balises d'avertissement

Dans son article, Frédéric Joignot a une attitude un peu contradictoire. D’une part il affirme, ou fait dire à ses témoins, que Wikipédia n’est pas suffisamment fiable ; d’autre part, il semble reprocher à Wikipédia d’utiliser des signaux de danger. Wikipédia est donc perdant sur tous les tableaux. 

 

 Les plus fréquents sont une demande de références pour l'ensemble d'une page et la balise « référence nécessaire » qui concerne une information ou un groupe d'informations à l'intérieur d'une page. 

 

Pourquoi ces notations ? Les contributeurs de Wikipédia sont en même temps des lecteurs : il peut arriver que l’on tombe sur une information surprenante, mais que l’on n’ait pas les connaissances nécessaires pour la juger catégoriquement fausse, ni le temps ou l'envie de chercher soi-même la référence. La balise de danger est un moyen de traiter le problème en première approche, sans y passer trop de temps. Elle fait appel à un complément d'information de la part du rédacteur concerné ou à l'intervention d’autres lecteurs mieux informés. Il faut reconnaître que les balises perdurent souvent assez longtemps : mais cela vaut mieux que de laisser croire qu'il n'y a aucun problème.

 

 

 

 

Références bibliographiques de cette page :

Mathurin Crucy

Les ouvrages les plus détaillés sont ceux d'Yves Cossé (un lointain descendant), qui font un usage systématique des archives locales. 

*Yves Cossé, La Famille Crucy à Nantes, XVIIIè-XIXè siècles, Nantes, 1993  (Ouvrage répertorié par le SUDOC) 

*Yves Cossé, Les Frères Crucy, entrepreneurs de constructions navales de guerre (1793-1814), Nantes, 1993.

 

Eric de Bisschop

Il n'existe pas de livres sur cette personnalité. Il existe des livres d'Eric de Bisschop, mais ils évoquent ses navigations et les renseignements autobiographiques sur d'autres périodes y sont rares, notamment ce qui concerne ses quelques mois comme diplomate.

Le Centre des archives diplomatiques de Nantes (Ministère des Affaires étrangères) se trouve 17, rue de Casterneau.

 

Moshe Sharett

*Jacob Tsur, Moshe Sharett, père de la diplomatie israélienne, Zürich, 1972, 17 p. (disponible à la BnF) 

*Livia Rokach, Israel's sacred terrorism : a study based on Moshe Sharett's "personal diary" and other documents, introduction de Noam Chomsky, Belmont (Mass.), Association of Arab-American university graduates, 1980, XIII-68 p.(BDIC, IEP Paris) 

*Gabriel Sheffer, Moshe Sharett : biography of a political moderate, Oxford, Clarendon press, 1996, 1065 p. (BDIC, IEP Paris)

*Gabriel Sheffer, Resolution vs. management of the Middle East conflict : a reexamination of the confrontation between Moshe Sharett and David Ben-Gurion, Jerusalem, Hebrew university/Magnes press, 1980, 58 p. (BDIC, IEP Paris)

 

*Pierre Haski, Ben Gourion, Paris, Éditions Autrement, 1998, 162 p.

*Michael Bar-Zohar, Ben Gourion, Paris, Fayard, 1986, 535 p.

*Joseph Heller, The birth of Israel, 1945-1949 Ben-Gurion and his critics, Gainesville, University Press of Florida, 2000, 379 p.

*Elinor Burkett, Golda Meir: the iron lady of the Middle East, Londres, Gibson Square, 2008, 483 p.

*Golda Meir, Ma vie, Paris, Robert Laffont, 1975, 487 p.

*Colin Shindler, A history of modern Israel, Cambridge, Cambridge University Press, 2008, XXVIII-371 p.

*Henri Le Mire, Tsahal : histoire de l'armée d'Israël, 1948-1986, Paris, Plon, c1986, 331 p.

*Encyclopaedia Judaica, Detroit/New York/Londres, Thomson Gale, 2007