Pierre Assouline juré du Goncourt

Publié le par Jacques Goliot

 

Un petit pas pour lui, un grand pas pour la littérature française

 

En janvier 2012, Pierre Assouline est devenu membre de l’académie Goncourt, succédant à Françoise Mallet-Joris, démissionnaire. Commentant cet événement sur son blog, Pierre Assouline l’évoque avec la modestie amusée qui convient, espérant, dit-il, apporter à l’académie un air nouveau en tant que représentant du monde des blogueurs (« Il était temps qu’un blogueur mette son grain de Toile à la table des Dix »), rappelant aussi qu’il s’agit de passer un moment « une fois par mois à déjeuner autour d’une bonne table ». Auteur de quelques ouvrages de fiction, mais surtout connu par ses travaux de biographe, Pierre Assouline reçoit ainsi l’hommage de la profession et devient un des grands observateurs de l’évolution de la littérature française.

 

J’examinerai ici ses qualifications pour être, en quelque sorte, « juge littéraire ». 

 

Je m’appuierai sur le texte d’un ouvrage écrit par cinq de ses « étudiants du master de journalisme de Sciences Po » en 2007, La Révolution Wikipédia (Mille et une nuits) dont Pierre Assouline a écrit la préface. Il est vrai qu’on ne demande pas à un ouvrage documentaire d’avoir du « style », mais d’être convenablement écrit, sans plus. Celui-ci n’est pas dépourvu d’originalité de ce point de vue. Je donnerai quelques exemples, dont la liste n’est pas exhaustive, suivis de mes commentaires : 

* page 96, parlant des  les éditeurs d’encyclopédies : « le plus surprenant est leur manque d’hostilité à l’égard de Wikipédia ».

C. : enfin du journalisme qui prend parti, qui ne se borne pas à constater (une faible hostilité), mais qui dénonce (une trop faible hostilité) ! 

* p. 85 : « Jim Wales […] a été surpris modifiant à dix-huit reprises sa notice biographique. ».

C. : c’est très étonnant, comme aurait dit Emile Littré, qui a été surpris, mais seulement une fois : il n’est vraiment pas malin, ce gars-là.

*p. 47 : « D’autres fois, les remarques faites par les correcteurs relèvent trop du subjectif pour pouvoir être comptabilisées ». 

C. : personnellement, j’aurais mis : « Dans certains cas, les remarques des correcteurs sont trop subjectives pour qu’on puisse en tenir compte. », mais je ne suis pas un écrivain.

*p. 86 : « ni SS Badger, ni le propriétaire du site comparatif ne disent y être pour quelque chose  dans cette histoire déloyale »

C. Idem : « …ne reconnaissent être pour quoi que ce soit dans cette affaire déloyale. » 

*p. 87 : « En juin 2007, le catcheur canadien Chris Benoît a été retrouvé pendu dans sa maison de Géorgie, près des cadavres de sa femme Nancy et de son fils de sept ans. Une affaire tristement sordide… ». 

C. : cette affaire semble plutôt tragique…

 

Ouailles, aïe, aïe !

Un sommet se trouve dans le passage où les auteurs veulent démontrer qu’un article de Wikipédia sur les mormons (« Opposition au mormonisme ») était sous leur contrôle. Ils citent un long extrait (p. 113-114) concernant les adversaires religieux des mormons : « Il s’agit généralement d’évangélistes protestants convaincus du caractère erroné du mormonisme (qui ne serait pas véritablement chrétien selon eux). Inquiets de la croissance du mormonisme, ils publient des livres rassemblant tous les aspects négatifs (réels ou fantasmés) de ce mouvement religieux. Ils espèrent ainsi convertir des mormons à la foi protestante, et surtout convaincre leurs ouailles de ne pas se laisser séduire par les mormons. ».

A première vue, ce passage n’est pas fantastiquement pro-mormon  (ni contre du reste). Mais les auteurs ont repéré une faille : « L’utilisation du terme ouvertement péjoratif d’« ouailles » montre bien que l’auteur de cette contribution ne prétend pas à l’objectivité et traite par le mépris les opposants au mormonisme.» Ouvertement péjoratif ? Mépris ? Etonné, j’ai consulté mes dictionnaires (papier), et constaté que « ouailles » est connoté « littéraire ou par plaisanterie » (Petit Larousse), mais pas « péjoratif » ; exemples : « Le curé et ses ouailles », « le mandement de l’archevêque à ses ouailles » (Victor Hugo). La dernière occurrence grand public de « ouailles » est relativement récente : il s’agit du livre de Giovanni Guareschi, « Don Camillo et ses ouailles » (Le Seuil, 1953, réédité en 2003 dans une anthologie « Don Camillo »). Qu’est-ce qui permet aux étudiants de Sciences Po’ d’écrire que ce mot est non pas « péjoratif », mais « ouvertement péjoratif » ? Rien dans le contexte ne le permet. Et même : supposons que la fiche aurait dit « ces fils de pute d’évangélistes protestants espèrent convaincre leurs ouailles de ne pas se laisser séduire par les mormons », je ne pense pas que la péjoration viendrait spécialement du mot « ouailles ». Ce mot signifie à l’origine « brebis » (bas latin ovicula). Si je me plaçais du point de vue d’un mormon, je verrais les protestants comme des « brebis égarées », que je n’aurais aucune raison de mépriser, puisque je souhaiterais les convertir, et non pas comme des « brebis galeuses », ce que seraient des mormons convertis au protestantisme.

 

Le lecteur pensera sans doute : à quoi ça rime tout ça ? Ils écrivent mal, ils n’ont aucune culture, ils comprennent de travers, d’accord, et alors ? Quelle importance, puisque ce sont de futurs journalistes ? Ami lecteur, j’en conviens. Conviens toi-même qu’ils sont largement au-dessus des normes professionnelles en la matière. Ami journaliste, ne le prends pas mal,  c’est de l’humour.

Mais je vous rappelle à tous deux que la question porte non pas sur les qualifications des auteurs du livre pour être journalistes, mais sur celles de Pierre Assouline pour être juré du Goncourt. Or, de deux choses l’une : ou bien Pierre Assouline avait lu l’ouvrage qu’il a préfacé, et il n’a pas du tout percuté sur un nombre assez élevé d’impropriétés parfois élémentaires ; ou bien il a donné une préface à un livre qu’il n’avait pas lu tel qu’il allait paraître. 

Tout laisse donc penser qu’elles sont excellentes. Ami juré du Goncourt, ne le prends pas mal… Bon, je vais arrêter ici, je ne voudrais pas me faire trop d’amis…

 

 

Compléments :

1) Dictionnaires papier consultés : Petit Larousse compact, 2005 ; Larousse L3, 1970 ; Le Robert Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, 1971 ; Encyclopédie Quillet, 1985/1988.

Il s'agit de dictionnaires personnels. Désolé de ne pas toujours disposer des dernières éditions.

2) Avant d'écrire cet article, j'ai soumis il y a une dizaine de jours la phrase sur les ouailles à Pierre Assouline, qui a bien voulu me répondre, mais a confirmé le point de vue des auteurs compte tenu du contexte, donc sans aucune référence extérieure que je puisse considérer comme objective. J'ai aussi informé Pierre Assouline (via la revue l'Histoire) que j'allais publier cette page.

3) S'il existe de telles références à un sens péjoratif de "ouailles", je suis prêt à les indiquer en note si on me les transmet. Cela ne confirmerait du reste pas nécessairement l'analyse proposée par les auteurs et approuvée par Pierre Assouline.

Publié dans Pierre Assouline

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article