L'affaire Philip Roth 6 : La Lettre ouverte et ses suites

Publié le par Jacques Goliot

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Le contenu de la Lettre ouverte

 

Il s’agit d’un texte assez long (15 000 caractères).

Philip Roth commence en écrivant : « I am Philip Roth. I had reason recently to read for the first time the Wikipedia entry discussing my novel “The Human Stain.” The entry contains a serious misstatement that I would like to ask to have removed. » .

Après avoir traité en une dizaine de lignes ce qui concerne l’origine de la Lettre ouverte (voir la page précédente), il aborde le sujet de la façon suivante : 

 

« My novel “The Human Stain” was described in the entry as “allegedly inspired by the life of the writer Anatole Broyard.” (The precise language has since been altered by Wikipedia’s collaborative editing, but this falsity still stands.)

This alleged allegation is in no way substantiated by fact. “The Human Stain” was inspired, rather, by an unhappy event in the life of my late friend Melvin Tumin, professor of sociology at Princeton for some thirty years. One day in the fall of 1985, […] ».

 

On peut remarquer qu'il semble se référer à la page « The Human Stain » (the Wikipedia entry discussing my novel “The Human Stain.”), alors que comme on l'a vu, la phrase citée se trouvait sur la page « Philip Roth ». Il indique  ensuite que « la formulation précise a été altérée par le système éditorial collaboratif de Wikipédia, mais cette fausse information est toujours présente », alors que la phrase en question a été supprimée le 18 août précédent et est absente à la date du 7 septembre (cf. lien). 

 

On voit aussi qu’il en vient rapidement à évoquer, face à Anatole Broyard (1920-1990), une autre personnalité, Melvin Tumin (1920-1995). La Lettre ouverte est principalement consacrée aux rapports (ou à l'absence de rapport) entre Coleman Silk, personnage principal du roman, Melvin Tumin et Anatole Broyard , entre Melvin Tumin et Philip Roth et entre Anatole Broyard et Philip Roth.

 

Coleman Silk 

Il est présenté comme professeur de Lettres dans un établissement universitaire d'Athena, Massachussets. 

 

Coleman Silk a un point commun avec Anatole Broyard, être un Noir se faisant passer pour blanc, mais c'est leseul ; les autres caractéristiques biographiques que Philip Roth attribue à Coleman Silk (passage dans la Marine, au Parti communiste, mort par assassinat, etc.) ne correspondent nullement à la vie d’Anatole Broyard. 

 

Philip Roth explique que que la véritable origine de son roman est un incident survenu en 1985 au professeur Melvin Tumin, incident dont il ne connaît aucun équivalent dans la vie d’Anatole Broyard. 

 

Melvin Tumin

Dans les années 1980, Melvin Tumin était professeur de sociologie à l'université de Princeton, où il a exercé pendant une trentaine d'années.

Un jour de 1985, faisant l'appel, il a demandé à propos de deux étudiants régulièrement absents de son cours : « Est-ce qu’ils existent ou s’agit-il de fantômes ? » (« Do they exist or are they spooks? »). Or le mot « spook » est aussi à cette époque, une façon péjorative, quoique moins que nigger, de désigner un Noir. Il en résulte une réaction immédiate des autorités de l’université et un grand nombre d’ennuis pour Melvin Tumin, qui avait pourtant été un partisan de l'égalité des droits civiques dans les annnées 1950 et 1960. Cet épisode de la vie de Melvin Tumin est repris comme un élément essentiel du roman La Tache.

 

Philip Roth indique un peu plus loin que « over the years, not a few people had wondered if, because of certain seemingly Negroid features—his lips, his hair, his skin tone—Mel Tumin, who was adamantly Jewish in the overwhelmingly Waspy Princeton of his era, might not be an African-American passing for white. This was another fact of Mel Tumin’s biography that fed into my early imaginings of “The Human Stain. ».

 

Philip Roth et Anatole Broyard

Philip Roth indique qu’il avait croisé Anatole Broyard trois ou quatre fois, mais qu’il ne le connaissait pas vraiment, sauf en tant que critique (« a generally generous reviewer of my books ») et qu’il n’avait jamais vu aucun des membres de sa famille. 

 

Il explique ensuite assez longuement comment s’est déroulée leur première rencontre, en 1958. Juste après, quelqu’un lui a dit que Broyard était soupçonné d'être un « octoron », mais cela ne l’avait nullement marqué. 

 

Il évoque ensuite le cas des Noirs qui, avant les années 1960, avaient le teint assez clair pour se faire passer pour Blancs, à une époque où le statut des Noirs était beaucoup plus dégradé que maintenant. Selon lui, ces Noirs étaient assez nombreux et il n’avait aucune raison d’être frappé par le cas d’Anatole Broyard, dont il ne savait pas qu’il était issu de deux parents noirs.

 

 

Commentaire

Cette lettre n’est-elle pas surdimensionnée par rapport à son objet ?  Etait-il nécessaire de réitérer plusieurs fois la dénégation d'avoir été inspiré par Anatole Broyard ? Est-ce que le démenti de septembre 2008 n’était pas plus adéquat ?

 

Elle est malgré tout intéressante du fait qu'elle fournit d'assez nombreux détails de la vie de Philip Roth, de Melvin Tumin et d’Anatole Broyard. Par exemple, Philip Roth explique qu'il n'a jamais rencontré Anatole Broyard par hasard dans la rue, mais une fois dans un grand magasin (« I never ran into him accidentally in the street, though once—as best I can remember, in the nineteen-eighties—we did come upon each other in the Madison Avenue men’s store Paul Stuart, where I was purchasing shoes for myself. »).  

 

Les commentaires à la Lettre ouverte

Il y a eu à ce jour (17 octobre 2012) 170 commentaires dont certains assez développés. Ils ne donnent pas tous raison à 100 % à Philip Roth.

 

Les suites de la Lettre ouverte dans Wikipédia : la page « The Human Stain »

 

La Lettre ouverte est signalée sur la page « The Human Stain » dès le 7 septembre, à 17 h 07 ; elle est introduite par un intervenant spécial, désigné par un code mystérieux (2001:638:504:F212:223:54FF:FE09:8450), qui, sauf erreur de ma part, indique une intervention hors norme, celle d’un « ponte » wikipédien (peut-être « l’Administrateur » du début de la Lettre ouverte). 2001:638 introduit la référence sous forme d’une note ; ses     interventions (3 au total) sont très limitées. Manifestement, il a paru fondamental que la Lettre ouverte soit prise en compte rapidement dans Wikipédia. 

Par la suite, ce sont des contributeurs qui opèrent, avec des effets beaucoup plus conséquents sur le paragraphe laissé par Parkwells le 20 août : environ 70 interventions le 7 septembre ; une soixantaine le 8 ; une dizaine le 9, cinq à dix chaque jour suivant jusqu’au 15. 

Du 16 septembre au 2 octobre, on ne compte plus que 20 interventions ; une seule depuis le 2 (12 octobre), il s’agit d’une intervention technique, liée au changement de titre de la page française du roman.

 

Le problème en l’occurrence a été d’équilibrer la formulation entre les points de vue des critiques (qui avaient émis l'hypothèse Anatole Broyard) et celui de Philip Roth. Cela s’est fait par des changements dans la structure et dans la rédaction. Au final, la mention d’Anatole Broyard comme « modèle supposé (à tort) de Coleman Silk » a été maintenue ; le point de vue de Philip Roth a été développé en fonction des nouvelles données ; la controverse entre lui et Wikipédia est aussi entrée sur la page.

 

On trouvera en bas de page le résultat de ces nombreuses interventions, dans une version qui semble stabilisée à court terme (version du 2 octobre 2012).

 

Est-ce que Philip Roth a « gagné » ?

Peut-on dire, comme l’ont fait certains journalistes français, qu’il a « remporté une bataille contre Wikipédia ? » (L’Express). 

 

En termes de contenu de la page Wikipédia

Il voulait apparemment, au départ, que toute référence Anatole Broyard soit supprimée : cela ne s’est pas fait ; au contraire, on en a parlé sur Wikipédia (et au dehors) cent (ou cent mille ?) fois plus en un mois que dans les deux années précédentes ! Personnellement, je n'avais jamais entendu parler de La Tache, ni d'Anatole Broyard, ni de Melvin Tumin : je sais maintenant que le personnage principal de ce roman n'a pas été inspiré par Broyard, mais par Tumin. Il ne reste plus qu'à le lire.

Philip Roth a gagné quelque chose : son point de vue est mieux exposé qu’auparavant ; mais le grand « gagnant » est en fin de compte Melvin Tumin, dont la notoriété posthume s'est brusquement accru. Philip Roth aurait du reste pu lui donner cette notoriété dès son interview de septembre 2008.

 

En termes de procédure

Sur le plan des procédures : l’intervention éradicatrice directe du 20 août n’a pas réussi ; l’intervention bureaucratique indirecte (25 août) non plus ; Philip Roth a fait ce qu’un membre de Wikipédia lui demandait ou suggérait : exposer son point de vue publiquement, en le développant plus que dans l’interview de 2008. C’était le plus simple, en particulier si on tient compte du fait que Philip Roth est un écrivain.

Evidemment son ego a pu subir une légère atteinte : il n'a pas suffi pas de dire « je suis Philip Roth » pour obtenir tout ce qu’il aurait souhaité.

En toute logique, il aurait mieux valu qu'il n'attende pas de découvrir la fameuse « fausse information » dans Wikipédia pour la démentir de façon aussi spectaculaire.

 

 

 

DOCUMENTS

 

Extraits de la Lettre ouverte

 

Sur Melvin Tumin (1920-1995)

« Mel had first come to nationwide prominence among sociologists, urban organizers, civil-rights activists, and liberal politicians with the 1959 publication of his groundbreaking sociological study “Desegregation: Resistance and Readiness,” and then, in 1967, with “Social Stratification: The Forms and Functions of Inequality,” which soon became a standard sociological text. Moreover, before coming to Princeton, he had been director of the Mayor’s Commission on Race Relations, in Detroit. Upon his death, in 1995, the headline above his New York Times obituary read “MELVIN M. TUMIN, 75, SPECIALIST IN RACE RELATIONS.” »


« On the other hand, « over the years, not a few people had wondered if, because of certain seemingly Negroid features—his lips, his hair, his skin tone—Mel Tumin, who was adamantly Jewish in the overwhelmingly Waspy Princeton of his era, might not be an African-American passing for white. This was another fact of Mel Tumin’s biography that fed into my early imaginings of “The Human Stain.” »

 


Sur Coleman Silk

« This “spooks” event is the initiating incident of “The Human Stain.” It is the core of the book. There is no novel without it. There is no Coleman Silk without it. Every last thing we learn about Coleman Silk over the course of three hundred and sixty-one pages begins with his unwarranted persecution for having uttered “spooks” aloud in a college classroom. In that one word, spoken by him altogether innocently, lies the source of Silk’s anger, his anguish, and his downfall. His heinous, needless persecution stems from that alone, as do his futile attempts at renewal and regeneration. »


« All too ironically, that and not his enormous lifelong secret—he is the light-skinned offspring of a respectable black family from East Orange, New Jersey, one of the three children of a railroad dining-car porter and a registered nurse, who successfully passes himself off as white from the moment he enters the U.S. Navy at nineteen—is the cause of his humiliating demise. »


« As for Anatole Broyard, was he ever in the Navy? The Army? Prison? Graduate school? The Communist Party? Did he have children? Had he ever been the innocent victim of institutional harassment? I had no idea. »

 

 

Sur Anatole Broyard (1920-1990)

« I ran into him, casually and inadvertently, maybe three or four times before a protracted battle with prostate cancer ended his life, in 1990 »


« I reminded him of us in our prime, tossing a football around on the lifeguard’s beach in Amagansett in 1958, which was where and when we first met. I was twenty-five then, he thirty-eight. It was a beautiful midsummer day, and I remember that I went up to him on the beach to introduce myself and tell him how much I had enjoyed his brilliant “What the Cystoscope Said.” The story had appeared in my last year of college, 1954, in the fourth number of the most sterling of the literary magazines of the era, the mass-market paperback Discovery.

Soon there were four of us—newly published writers of about the same age—bantering together while tossing a football around on the beach. Those twenty minutes throwing the ball around constituted the most intimate involvement Broyard and I ever had and brought to a total of thirty the number of minutes we would ever spend in each other’s company.

Before I left the beach that day, someone told me that Broyard was rumored to be an “octoroon.” I didn’t pay much attention or, back in 1958, lend much credence to the attribution. »


« Broyard was actually the offspring of two black parents. I didn’t know this then, however, or when I began writing “The Human Stain.” »


« someone had once idly told me that the man was the offspring of a quadroon and a black »

 

 

Extrait de la page Wikipédia « The Human Stain » (version du 2 octobre 2012)

« Critical interpretation

The Human Stain is set in 1998 in the United States, during the period of President Bill Clinton's impeachment hearings and scandal over Monica Lewinsky. It is the third of Roth's postwar novels that take on large social themes.[2] The Human Stain is the third in a trilogy following American Pastoral and I Married a Communist in which Roth explores American morality and its effects. Here he examines the cut-throat and, at times, petty, atmosphere in American academia, in which "political correctness" was upheld.[3] Roth said he wrote the trilogy to reflect periods in the 20th century—the McCarthy years, the Vietnam War, and Bill Clinton's impeachment—that he thinks are the "historical moments in post-war American life that have had the greatest impact on my generation".[4]

Mark Shechner writes that in the novel Roth explores issues in American society that forces a man such as Silk to hide his background, to the point of not having a personal history to share with his children or family. He wanted to pursue an independent course unbounded by racial restraints. Silk has become what he once despised. His downfall to some extent is engineered by Delphine Roux, the young, female, elite, French intellectual who is dismayed to find herself in an New England outpost of sorts, and sees Silk as having become deadwood in academia, the very thing he abhorred at the beginning of his own career.[5]

In his chapter on the book, Shechner begins with quotations about Anatole Broyard, a well-known New York literary editor who, it was revealed after his death, racially passed during his many years employed as a critic at the The New York Times.[6] In the reviews of the book in both the daily and the Sunday New York Times, Michiko Kakutani and Lorrie Moore, respectively, suggest that Coleman Silk may have been inspired by Broyard.[2][7] Brent Staples, in an editorial in The New York Times, Andrew Sarris, in a New York Observer review of the book's film, and Patricia J. Williams, in The Nation's review of the film, made the same suggestion.[8][9][10] However, Roth stated in a 2008 interview that he had not known of Broyard's ancestry when he started writing the book and only learned of it months later.[11]

On September 7, 2012, Roth wrote an open letter to Wikipedia in the The New Yorker in which he dismissed the allegations that his novel was allegedly inspired by Anatole Broyard as being "in no way substantiated by fact."[12] He further stated that, in reality, it was based on an incident in the life of his friend, Melvin Tumin, professor of sociology at Princeton. According to Roth, Tumin noticed midway through the semester, that two students enrolled in one of his courses had not attended class or contacted him. He asked the class (as does the character Coleman Silk) about the missing students: "Does anyone know these people? Do they exist or are they spooks?" Tumin then learned the students were African-American; he spent several months providing depositions to clear up suspicions regarding his use of the sometimes racially charged term "spooks". Roth points out the irony that Tumin was a noted specialist in race relations.[12] In response to the claim that The Human Stain was inspired by the life of Anatole Broyard, Roth acknowledged that he had met Broyard, but wrote that "He and I barely knew each other. Over more than three decades, I ran into him, casually and inadvertently, maybe three or four times before a protracted battle with prostate cancer ended his life, in 1990."[12] Later, he writes: "I’ve never known, spoken to, or, to my knowledge, been in the company of a single member of Broyard’s family. I did not even know whether he had children."[12] He reiterates that Broyard had no influence on the book, writing "Neither Broyard nor anyone associated with Broyard had anything to do with my imagining anything in 'The Human Stain.'"[12] He also notes, "This 'spooks' event is the initiating incident ofThe Human Stain. It is the core of the book. There is no novel without it. There is no Coleman Silk without it. Every last thing we learn about Coleman Silk over the course of three hundred and sixty-one pages begins with his unwarranted persecution for having uttered 'spooks' aloud in a college classroom."[12]

Bliss Broyard, the daughter of Anatole Broyard, wrote in response to Roth: "I think it’s completely reasonable that Roth should be allowed to have the last word on who inspires his characters and even obfuscate about the sources if he wants to… BUT I don’t think it’s reasonable that Roth gets to dictate what conclusions other people draw about his characters, which is effectively what he was trying to do with his objection to Wikipedia’s description of the book as 'allegedly' having been inspired by my dad." She also disputes Roth's statement of never having spent time with any member of Broyard's family. "But I have a very clear memory of him pulling me across the room to meet Roth. 'Bliss,' my father said, rather pompously, 'this is one of our most important American novelists.' He turned to regard me. 'So lithe and pale,' he pronounced. 'Like a ghost.' It was a brief encounter—one I’m not surprised that he might have forgotten—but I am sure you all can understand why I haven’t."[13] »

 

Une version mieux structurée a été mise place le 15 octobre par Parkwells.

 

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Dr Brains 24/10/2012 18:11

"un intervenant spécial, désigné par un code mystérieux (2001:638:504:F212:223:54FF:FE09:8450)"

Il s'agit d'une adresse IP de nouvelle génération, dite "IPv6", un nouveau protocole créé pour pallier à la future pénurie d'adresses IP classiques ("IPv4").