L’affaire Philip Roth 5 : Des interventions dans Wikipédia à la Lettre ouverte

Publié le par Jacques Goliot

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Des interventions dans Wikipédia (20 août) à la Lettre ouverte (7 septembre 2012)

 

Que se passe-t-il entre les suppressions de la référence à Anatole Broyard le 20 août et la publication de la Lettre ouverte le 7 septembre ? 

 

Sur la page « The Human Stain » 

Le rétablissement de la référence à « Anatole Broyard » (16 h 35)

Dans la page « The Human Stain », la référence à Anatole Broyard supprimée par Blake Bailey à 16 h 07 est rétablie peu après, mais transférée de l’introduction au corps de l’article (partie « Réception »). 

 

L’auteur du rétablissement est un contributeur (Parkwells) qui intervient sur cette page depuis janvier 2011 et qui en est actuellement (12 octobre 2012) le second contributeur.

 

« Reception

[…] Some critics suggested the story was inspired by the life of Anatole Broyard, a writer and the New York Times literary critic. Born in New Orleans, he had moved to Brooklyn with his family when he was a youth. He served in the Navy and later became a cultural figure and author. After his death, he was revealed publicly to have been a Louisiana Creole of mixed race who had passed for white. Some of his friends, acquaintances and wife knew of his ancestry, but he never told his two children.

Roth said that he had not learned about Broyard's ancestry until after writing his book. »

Traduction

« Réception (de l’ouvrage)

[…] Des critiques ont suggéré que l’histoire était inspirée par la vie d’Anatole Broyard, un écrivain, critique littéraire au New York Time. Né à La Nouvelle Orléans, il était venu vivre à Brooklyn avec sa famille quand il était jeune. Il servit dans la Marine et devint par la suite une figure culturelle et un auteur. Après sa mort, fut révélé publiquement qu’il était un Créole de Louisiane de sang mêlé qui avait été considéré comme blanc. Certains de ses amis et connaissances et son épouse étaient au courant de ses ancêtres noirs, mais il ne l’avait jamais dit à ses deux enfants. 

Roth dit qu’il n’avait appris la généalogie de Broyard qu’après avoir écrit son livre. »

 

Le même jour, Parkwells intervient encore une vingtaine de fois pour mettre au point le paragraphe, renforçant l’étayage du rapprochement Silk-Broyard.

 

Renforcement de la mention « Anatole Broyard » (17 h 44)

 

« Reception

[…] Michiko Kakutani wrote, "It is a book that shows how the public Zeitgeist can shape, even destroy, an individual's life, a book that takes all of Roth's favorite themes of identity and rebellion and generational strife and refracts them not through the narrow prism of the self but through a wide-angle lens that exposes the fissures and discontinuities of 20th-century life."[2] She also said,

"This premise seems to have been inspired by the life story of Anatole Broyard -- a critic for 'The New York Times' who died in 1990 -- at least as recounted by Henry Louis Gates Jr.in his 1997 book '13 Ways of Looking at a Black Man.' But when stripped of its racial overtones, Roth's book echoes a story he has told in novel after novel. Indeed, it closely parallels the story of Nathan Zuckerman, himself another dutiful, middle-class boy from New Jersey who rebelled against his family and found himself exiled, "unbound" as it were, from his roots."[2]

Kakutani and other critics were struck by the parallels to the life of Anatole Broyard, a writer and the New York Times literary critic in the 1950s and 1960s who was of Louisiana Creole mixed-race descent and passed for white. For instance, Lorrie Moore wrote in her review, "In addition to the hypnotic creation of Coleman Silk -- whom many readers will feel, correctly or not, to be partly inspired by the late Anatole Broyard -- Roth has brought Nathan Zuckerman into old age, continuing what he began in American Pastoral."[4]

Roth said that he had not learned about Broyard's ancestry until after writing his book. »

(la note concernant l’interview de septembre 2008 est rétablie à 18 h 27).

 

Commentaire

Parkwells ne donne pas d’explication particulière de ses interventions. Rien non plus n’est indiqué dans la page de discussion,.

On peut imaginer qu’à ce moment, soit il considère l’intervention sous IP comme un canular, soit il la prend au sérieux, mais ne lui reconnaît pas de légitimité, bien qu’elle vienne de Philip Roth. Dans ce dernier cas, il s’agirait d’une rébellion contre « l’autorité supérieure », mais ce n’est pas certain. 

En tout cas, il a perçu la faiblesse de l’énoncé antérieur (relativement à Charles Taylor) ; il laisse tomber celui-ci et s’appuie sur d’autres critiques (Michiko Kakutan, Lorrie Moore), qui évoquent le rapprochement Silk-Broyard comme vraisemblable, quoique hypothétique.

Le démenti de Philip Roth est aussi indiqué.

 

Il n’y a pas d'autres d’interventions sur la page « The Human Stain » du 21 août au 7 septembre.

 

Sur la page « Anatole Broyard »

La référence à La Tache, supprimée le 20 août, n’est pas rétablie durant cette période (elle le sera seulement le 11 septembre par le même Parkwells).

 

 

Hors de Wikipédia :

Les négociations préalables à la Lettre ouverte

 

Dès le 20 août, Blake Bailey et Philip Roth ont dû constater que la référence « Broyard » est rétablie et même renforcée sur la page « The Human Stain ». 

Que font-ils à partir de ce constat ? Le texte de la lettre ouverte donne un aperçu de leur réaction, mais un aperçu partiel et même énigmatique : Blake Bailey s'est adressé, au nom de Philip Roth, à une personnalité wikipédienne non identifiée et lui a demandé quelque chose.

Je cite de nouveau la lettre ouverte : 

« when, through an official interlocutor, I recently petitioned Wikipedia to delete this misstatement, along with two others, my interlocutor was told by the “English Wikipedia Administrator”—in a letter dated August 25th and addressed to my interlocutor—that I, Roth, was not a credible source: “I understand your point that the author is the greatest authority on their own work,” writes the Wikipedia Administrator—“but we require secondary sources.” » [« interlocutor » : ne peut pas ici signifier « interlocuteur », mais plutôt « interprète », d’où « représentant »]

Traduction

« Quand, par l’intermédiaire d’un représentant officiel, j’ai récemment demandé à Wikipédia de supprimer cette donnée erronée, en même temps que deux autres, mon représentant a reçu la réponse de l’ « Administrateur de la Wikipédia anglophone – dans  une lettre du 25 août adressée à mon représentant – que moi, Roth, je n’étais pas une source crédible : « Je comprends votre point de vue selon lequel l’auteur est la plus grand autorité au sujet de son œuvre, » écrit l’Administrateur de Wikipédia, « mais nous exigeons des [ou : avons besoin de] sources secondaires ». »

 

Quelques problèmes posés par ces négociations

Avec qui et par quels moyens de communication ?  

Le processus de communication entre les parties concernées n’est pas clair.

 

Philip Roth indique qu’il a, par l’intermédiaire de Blake Bailey, « petitioned Wikipedia to delete this misstatement » (« demandé à/requis Wikipédia d’effacer cette donnée erronée ») et que « the “English Wikipedia Administrator” » (« l’administrateur de la Wikipédia anglophone ») a répondu par une lettre du 25 août adressée à Blake Bailey. 

 

En fait, la « petition » n’a pas pu être adressée à « Wikipédia » (faire une demande à « Wikipédia » n’a pas vraiment de sens ; on peut seulement informer des contributeurs de ses intentions en les indiquant sur une page de discussion) ; elle l'a sans doute été à Wikimédia (Wikimedia Foundation, ou Wikimedia New York City), organismes pourvus d'adresses postales réelles et c’est sans doute un membre de Wikimédia qui a répondu.

 

La désignation « the “English Wikipedia Administrator” » peut donner l’impression qu’il s’agit d’une sorte de responsable suprême de la Wikipédia anglophone ; en fait, il s’agit plutôt d’un membre anglophone de Wikimédia, en même temps administrateur dans la Wikipedia anglophone.

Noter que pas plus un administrateur de Wikipédia qu’un membre de Wikimédia n’ont de pouvoir rédactionnel statutaire ; le seul pouvoir rédactionnel est celui de la Wikimedia Foundation (en tant qu’hébergeur) pour ce qui concerne les énoncés illégaux (diffamation, …). Or, il ne s’agit pas ici d’un problème d'énoncé illégal. 

 

On ne sait pas, par ailleurs, si l'administrateur écrit à titre individuel ou s'il représente un groupe.

 

Quel enjeu ?

Philip Roth affirme avoir demandé de « supprimer cette information erronée » ; il s’agissait donc probablement de faire cautionner et protéger, par le biais de cet administrateur, une intervention identique à celle du 20 août.

 

Quel résultat ?

La demande de « sources secondaires » revient pour cet administrateur  à refuser une suppression pure et simple et à à renvoyer Philip Roth à une procédure plus classique.

Peut-être, cependant, qu'une solution différente aurait pu être imaginée.

 

La demande de sources secondaires

J’ai mis en évidence précédemment que l’expression « pas une source crédible » n’est pas formellement donnée par Philip Roth comme une citation, mais que la phrase en style indirect où elle se trouve incite à penser qu’il s’agit de cela (et certains médias français l'ont reprise comme une citation de l'administrateur de Wikipédia !).

Je pense cependant qu'il s'agit d'une interprétation par Philip Roth de ce que l’administrateur a écrit. Celui-ci n’a pas dû écrire (la lettre étant adressée à Blake Bailey) « Philip Roth n’est pas une source crédible ». En effet, l'impolitesse mise à part, je ne vois pas comment cette formule s’articulerait logiquement avec la phrase explicitement citée : « “I understand your point that the author is the greatest authority on their [his] own work, […] but we require secondary sources.” », dont la première partie ne peut être interprétée autrement que comme « l’auteur est une source crédible sur son œuvre ». 

De toute façon, à supposer que l’administrateur ait effectivement écrit « Philip Roth n’est pas une source crédible », il s’agirait, en première approche, de son opinion, non de l’opinion de « Wikipédia », de l’opinion de l’ensemble des wikipédiens. En tout cas, il ne s’agit pas de la mienne.

 

Quant à la notion de « source secondaire », il serait préférable de remplacer cette expression par « source authentifiée et contrôlable », beaucoup plus claire. Une lettre inédite de Napoléon détenue par un particulier est une source primaire. Elle devient une source secondaire si qu’elle est reproduite ou transcrite dans un ouvrage, dont l’auteur apporte sa garantie.

Dans le cas où on a affaire à une personnalité vivante connue, et où il s’agit de l’opinion de cette personnalité, une « source secondaire » n’est évidemment pas un livre écrit par quelqu’un d’autre, mais une expression de cette opinion dans un cadre qui l’authentifie convenablement : un organisme médiatique. Le fait de demander une « source secondaire » n’est donc nullement une marque de défiance envers la crédibilité de la personnalité en question.

 

Un problème d'authentification et non pas de crédibilité

Le problème que se pose l’administrateur est le suivant : « Je sais personnellement que Philip Roth a tel point de vue. Comment faire pour que l’expression de ce point de vue soit vérifiable par des gens qui, eux, n’ont pas été en contact avec Philip Roth ? ». Il ne suffit pas que Blake Bailey écrive dans Wikipédia : « J’interviens au nom de Philip Roth », car n’importe qui pourrait écrire cela : il faut que cette assertion soit authentifiée d’une façon ou d’une autre.

 

La première solution serait d’indiquer en page de discussion que cet administrateur (ou une personnalité de Wikipédia) garantit que telle opinion (présentée dans l’article avec renvoi à la page de discussion) a bien été exprimée par Philip Roth. 

Il faut reconnaître que ce n’est pas l’idéal (je connais cependant un cas où une information est authentifiée par un administrateur sur la base d’un courriel reçu personnellement, mais il s’agit d’une information très ponctuelle et très conventionnelle).

 

Une deuxième solution aurait été de s’appuyer sur l’interview de 2008 et de la développer de façon plus ou moins discrète. Peut-être que cette solution a été rejetée par Philip Roth parce que l’interview montrait qu’il ne se posait pas vraiment ce problème en 2008.

 

Une troisième aurait été de se servir d’une lettre autographe de Philip Roth placée dans les Commons, donc très facilement accessible. Une telle lettre autographe ne pourrait longtemps subsister si elle n’était pas authentique.

 

La solution choisie a été de laisser Philip Roth choisir le support et la forme de la « source secondaire », de le « contraindre à publier son point de vue ». Il a choisi le site du New Yorker et la forme de la lettre ouverte.

 

Vous avez dit  « kafkaïen » ?

Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, cela n’a rien de « kafkaïen », si ce n’est que sur Internet, il existe toujours un problème d’identification (une personne peut se faire passer pour n’importe qui d’autre) : il s’agit de transformer une relation personnelle en relation collective.

Curieusement, même des journalistes trouvent « kafkaïen » de recourir à la publication dans un média, procédure parfaitement claire, totalement publique, plutôt qu’à une authentification bureaucratique comme dans la solution 1.

 

 

NOTE : je suis dans cette page en accord avec certains énoncés d'Erwan Cario dans son article de Libération (21 septembre 2012), notamment : 

« L’information doit être vérifiable, non pas par un administrateur qui aurait réussi à s’assurer de l’identité de son interlocuteur, mais par le lecteur. »


A venir : La Lettre ouverte et ses suites

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