L'affaire Philip Roth 2 : Ce que les lecteurs français ont pu apprendre

Publié le par Jacques Goliot

 

Aller à l'accueil

Aller à la table des matières

 

Aller à la première page de l'article

 

 

Les textes utilisés sont reproduits ou indiqués en bas de page.

 

Ce que les lecteurs français ont pu apprendre de l’affaire

 

Dans les articles favorables à Philip Roth (L’Express, Rue89, Marianne, Le Point), le « récit » est en gros le suivant : Philip Roth a trouvé dans Wikipédia une erreur à propos de son livre ; il a demandé à Wikipédia de mettre fin à cette erreur ; il a été « blackboulé » comme non crédible ; il a été contraint de publier une lettre ouverte ; il a gagné.

 

Ces énoncés adoptent en fait sans critique, probablement de façon excessivement obséquieuse, et parfois de façon inexacte, le point de vue exprimé par Philip Roth dans le New Yorker.

 

Le flou des informations concrètes 

Ces articles sont empreints d’une rhétorique plus ou moins fleurie (infra) qui s’accompagne d’un certain manque de précision en ce qui concerne les « faits » : datation assez laxiste (« il y a quelque mois », « récemment », « fin août ») ; le problème concerne soit la page Wikipédia « Philip Roth », soit la page « The Human Stain » ; Philip Roth « contacte l’encyclopédie » (Marianne), « les représentants de l’encyclopédie », « l’administrateur du site » (Le Point), « l’administrateur de Wikipédia en anglais » (Rue89) ou « l’administration de Wikipédia » (L’Express).

 

Ces formulations flottantes semblent bien indiquer que les auteurs des articles les ont rédigés à partir de la lettre ouverte de Philip Roth (et peut-être d’autres articles), mais ne sont pas allés voir dans Wikipédia ce qui s’y est passé. C’est assurément le cas de Pierre Haski et Lisa Vignoli, qui évoquent « sa page » (celle sur Philip Roth) et non pas la page concernée (« The Human Stain ») ; mais ce n’est probablement pas seulement le leur : simplement, ils n’ont pas lu la Lettre ouverte avec assez d’attention.

 

« Pas une source crédible »

L’indice principal de leur dépendance à la lettre ouverte est l’utilisation d’une formule du type

« l'administration de Wikipédia […] a froidement répondu à Philip Roth qu'il n'était pas "une source crédible" » (L’Express).

L’expression « pas une source crédible » est même mise en exergue dans le titre de Rue89 (« Wikipédia à Philip Roth : « Vous n’êtes pas une source crédible sur vous-même » »). 

 

Si on se réfère au texte de la lettre ouverte, on la retrouve effectivement : 

 

« when, through an official interlocutor, I recently petitioned Wikipedia to delete this misstatement, along with two others, my interlocutor was told by the “English Wikipedia Administrator”—in a letter dated August 25th and addressed to my interlocutor—that I, Roth, was not a credible source: “I understand your point that the author is the greatest authority on their [his] own work,” writes the Wikipedia Administrator—“but we require secondary sources.” » [« interlocutor » : ne peut pas ici signifier « interlocuteur », mais plutôt « interprète », d’où « représentant »]

 

Traduction

« Quand, par l’intermédiaire d’un représentant officiel [le biographe de Ph. Roth, Blake Bailey], j’ai récemment sollicité Wikipédia de supprimer cette donnée erronée, en même temps que deux autres, mon représentant a reçu la réponse de l’ « Administrateur de la Wikipédia anglophone – dans  une lettre du 25 août adressée à mon représentant – que moi, Roth, je n’étais pas une source crédible : « Je comprends votre point de vue selon lequel l’auteur est la plus grand autorité au sujet de son œuvre, » écrit l’Administrateur de Wikipédia, « mais nous exigeons des [ou : avons besoin de] sources secondaires ». »

 

Je reviendrai ultérieurement sur le contenu du paragraphe, mais, en ce qui concerne la forme, l’expression «  pas une source crédible » n’est pas donnée par Philip Roth comme une citation, contrairement à la phrase qui suit ; il pourrait s’agir d’une interprétation de cette phrase de la part de Philip Roth. En tout cas, les médias ne se posent pas la question : trois sur quatre des journaux du corpus la présentent comme une citation. Compte tenu des éléments qu’ils fournissent, ils vont probablement au-delà de ce qu’a écrit Philip Roth, en particulier Rue89 qui transcrit : « Vous n’êtes pas une source crédible sur vous-même », alors que le texte dont cette phrase est supposément extraite n'est pas adressé à Philip Roth lui-même, mais à un intermédiaire ! Ne serait-ce pas, dans une certaine mesure, du sensationnalisme ?

 

« Gossip » : « ragots » ou « bavardages futiles » ?

Un autre exemple d’excès interprétatif se trouve dans Rue89 : Pierre Haski traduit la phrase anglaise de Roth 

« This item entered Wikipedia not from the world of truthfulness but from the babble of literary gossip » par 

« Cette information ne provenait pas de l’univers de la vérité, mais des ragots littéraires ». 

Le mot « gossip » peut signifier « ragots », mais aussi « bavardage », « cancans ».

Pierre Haski choisit une traduction « dure » – « ragots » connote la diffamation, la volonté de nuire –, alors que la formule « babble of litterary gossip » évoque plutôt, je pense, la futilité des cocktails mondains, ce qui est tout de même moins grave. 

Le mot « ragot » peut-il d’ailleurs s’appliquer en français à l'inspiration d’un personnage de roman ?

 

Le thème de la guerre

Autre aspect excessif : présenter l’affaire comme un combat livré par Philip Roth (le chevalier) contre Wikipédia et remporté par lui : « Philip Roth défie Wikipédia » (Le Point) ; « Philip Roth remporte une bataille contre Wikipédia » (L’Express, titre) ; sur un ton plus réaliste « l’administrateur du site, […] a finalement pris en compte sa demande » (Le Point) ; « l’affaire s’est bien terminée, et la fiche Wikipédia a bien été corrigée ce week-end. » (Rue89), non sans peine cependant : « De guerre lasse, le romancier publie donc le 7 septembre une lettre ouverte dans le New Yorker » (Marianne).

 

Il me semble que la métaphore guerrière n’est pas appropriée de la part de médias d’information, quelque posture qu’ait adoptée Philip Roth : mais elle indique l’arrière-plan (le « non dit ») de ces articles : beaucoup de journalistes n’aiment pas Wikipédia (qu’ils ne comprennent pas, ne connaissent pas réellement, et ne font aucun effort pour connaître), mais ne peuvent pas trop le dire : ils emploient donc des moyens détournés. En l’occurrence, ils se regroupent derrière une sommité intellectuelle reconnue mondialement, dont ils font une sorte de champion (Roth mène par procuration le combat que les journalistes ne peuvent pas livrer) et qu’ils créditent d’une victoire, sans en apporter la moindre preuve tangible et pour cause : Philip Roth n’a pas obtenu ce qu’il souhaitait au départ.

 

Pour faire un jeu de mot extrêmement sophistiqué*, je dirais que de Philip Roth, ils ont fait leur Don Quirothé de la Mancha (y compris les moulins à vent et les fausses victoires).

 

Cette attitude ambivalente de beaucoup de journalistes par rapport à Wikipédia n’est pas vraiment adéquate : ce n’est pas en adoptant une attitude de matamore lors de crises récurrentes que la situation des médias s'améliorera (celle de Wikipédia n’est en fait pas tellement affectée par ce genre de « crises ») ; c’est en enquêtant dans Wikipédia, en faisant l’effort de la connaître, qu’ils acquerront une expertise sur le sujet (expertise à la portée de tout un chacun, mais qui demande un effort minimum) et qu'ils pourront réellement, le cas échéant, la critiquer.

 

Le thème « Kafka »

Face au chevalier solitaire Philip Roth, Wikipédia est présentée comme une bureaucratie oppressive : « On imagine néanmoins le désarroi de Philip Roth en s’entendant dire qu’il n’est pas une source crédible suffisante sur sa propre œuvre : c’est comme si on le privait de son libre arbitre de créateur, en lui imposant un “modèle” qui n’en était pas un. » (Rue89 ; le sens de la fin de la phrase n’est pas clair, à mon avis). 

Cette bureaucratie a des règles de fonctionnement marquées par la « rigidité » (L’Express, Rue89), le « dogmatisme » (Rue89), la « rigueur intraitable » (Marianne) : on est dans Kafka (Marianne). Le thème kafkaïen se trouve aussi ailleurs, par exemple, de la part de certains internautes, dans les pages de discussion des pages « Philip Roth » et « The Human Stain ». Beaucoup de gens qui ne connaissent Kafka que par ouï-dire en font un usage par nécesssairement approprié. 

 

Le cas de l’université Rennes 2

En ce qui concerne Rennes 2, il s’agit de la page Méthodoc Livret du tuteur, encart « Eléments de fiabilité d’un article de Wikipédia » : le rédacteur émet quelques réserves sur Wikipédia, citant l’affaire Roth : « un article qui comporte une information erronée peut continuer à exister tant que Wikipédia n'autorise pas sa correction. Ex: le cas de l'auteur Philippe Roth qui a voulu corriger un article comportant une fausse information sur son dernier ouvrage.. Il s'est vu répondre qu'il n'était "pas une source crédible " sur sa propre œuvre (cf Article de l'Express du 13/09/2012 ou Rue 89 ou encore le Bibliobs du Nouvel Observateur).  Il a du créer une source secondaire afin que celle-ci puisse être citée en référence. »

La phrase « un article qui comporte une information erronée peut continuer à exister tant que Wikipédia n'autorise pas sa correction » n’a aucun sens ; il aurait fallu écrire : « une information erronée dans un article peut continuer à exister tant que Wikipédia n'autorise pas sa correction », mais cette phrase, logiquement correcte, est inepte du point de vue de l’adéquation à la réalité : chaque jour, des dizaines d’erreurs sont corrigées (et quelques unes ajoutées) sans que « Wikipédia » donne quelque autorisation que ce soit !

 

 

L’article de Libération

De ce que j’ai lu, le seul texte qui soit d’une tonalité différente est donc l’article d’Erwan Cario, qui essaie de se placer non pas seulement du point de vue de la personnalité célèbre, mais aussi de celui de Wikipédia ; le compte-rendu qu’il donne de l’affaire indique par ailleurs clairement, par des citations, qu’il est allé dans l’historique de la page « The Human Stain ». 

Erwan Cario mérite donc la MJQC (Médaille du Journaliste Qui s’y Colle. A quoi ? A sa tâche).

Je lui reprocherai cependant deux choses :

1)  avoir écrit « La Tâche », justement (à moins qu’il y ait un jeu de mot que je n’aurais pas compris ?) ; 

2) ne pas avoir daté les modifications qu’il signale, de façon à permettre au lecteur de facilement aller voir lui-même de quoi il retourne.

 

C’est ce que je vais faire maintenant : l’historique de la page montre très bien que le « récit » des médias français a terriblement simplifié le déroulement de l’affaire. Mais il faut reconnaître que le déroulement des faits est assez complexe et que Philip Roth lui-même, dans sa Lettre ouverte, l'a présentée de façon un peu sommaire.

 

 

NOTE

*Don Quirothé de la Mancha, jeu de mot sophistiqué : pour les malheureux qui ont perdu leur temps à étudier l'allemand, le russe, le grec ou le japonais (etc.), s'ils avaient plutôt, comme ils auraient dû, fait Anglais-Espagnol, ils sauraient, peut-être, que mancha signifie « tache » (en espagnol, The Human Stain est La Mancha humana).

 

 

Suite : Les pages Wikipédia « Philip Roth » et « The Human Stain » avant l'affaire

 

 

DOCUMENTS

 

Page Wikipédia « The Human Stain »

Lettre ouverte à Wikipédia (Philip Roth), 7 septembre 2012-10-07

L’Express (Camille Poirier), 9 septembre 2012 : « Philip Roth remporte une bataille contre Wikipédia »

Rue89 (Pierre Haski), 11 septembre 2012 : « Wikipédia à Philip Roth : "Vous n'êtes pas une source crédible sur vous-même" »

Libération (Erwan Cario), 21 septembre 2012 : « La source n'efface pas "La Tâche" »

 

 

 

*Le Point, 20 septembre 2012, p. 28 (entrefilet)

 

Philip Roth défie Wikipédia

Alors qu’il avait repéré une erreur dans la fiche Wikipédia concernant son roman « La 

tache », Philip Roth a contacté les représentants de l’encyclopédie participative en ligne. « Vous n’êtes pas suffisamment crédible pour intervenir sur votre fiche », lui a répondu l’administrateur du site, qui a finalement pris en compte sa demande après que l’auteur américain a publié une lettre ouverte dans le New Yorker.

 

*Marianne (Lisa Vignoli), 29 septembre 2012 : "Wikipédia m'a tuer"

(extrait)

Wikipédia n’est pas toujours à une approximation près, c’est de notoriété publique. Autant dire qu’elle a pris tout le monde de court en faisant récemment preuve d’une rigueur intraitable. Fin août, l’écrivain Philip Roth découvre dans sa page Wikipédia une erreur concernant la Tache, un roman publié en 2000. Et il contacte l’encyclopédie pour la rectifier : contrairement à ce qui est affirmé, dit-il, le personnage principal du livre n’est en rien « inspiré par la vie du romancier Anatole Broyard », mais par un vieil ami, en l’occurrence son professeur en sociologie Melvin Tumin. Réponse de Wikipédia : « Je comprends votre point de vue selon lequel l’auteur est la plus grande autorité sur sa propre œuvre, mais nous avons besoin de sources secondaires. ». Des sources plus fiables, en somme, qui sauraient mieux que Roth ce qui se trame dans son propre cerveau ! De guerre lasse, le romancier publie donc le 7 septembre une lettre ouverte dans le New Yorker où il détaille longuement la genèse du héros de la Tache, espérant obtenir – enfin – ,la rectification de sa fiche. Dommage que Kafka ne puisse relire sa wikibio…

 

 

 

Site de l’université Rennes 2 : "Eléments de fiabilité d'une page Wikipédia"

(extrait)

[...] un article qui comporte une information erronée peut continuer à exister tant que Wikipédia n'autorise pas sa correction. Ex: le cas de l'auteur Philippe Roth qui a voulu corriger un article comportant une fausse information sur son dernier ouvrage.. Il s'est vu répondre qu'il n'était "pas une source crédible " sur sa propre œuvre (cf Article de l'Express du 13/09/2012 ou Rue 89 ou encore le Bibliobs du Nouvel Observateur).  Il a du créer une source secondaire afin que celle-ci puisse être citée en référence.

 

  

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article