L'affaire Dreyfus de Wikipédia 1 : Objet et enjeux du débat

Publié le par Jacques Goliot

 

Aller à l'accueil

Aller à la table des matières    

 

 

 

En 2006-2007, la Wikipédia francophone a connu une « affaire Dreyfus » qui a duré de juillet 2006 au milieu de 2007, avec des séquelles récentes, puisqu’elle a été citée en bonne place dans le dossier « Wikipédia » publié dans Le Monde le 14 janvier 2012.

 

L’affaire tournait autour de la présence, en tête de la bibliographie de la page Wikipédia « Affaire Dreyfus », d’un ouvrage antidreyfusard, de surcroît présenté pendant quelques mois comme « ouvrage fondamental ».

Cette situation, effectivement anormale, a provoqué l’intervention de plusieurs personnalités : François Gèze (oralement), Daniel Garcia (blog), Pierre Assouline (blog).

 

Bien que globalement en accord avec eux, je pense que leur intervention a été par certains aspects excessive et injuste, notamment en ce qui concerne leurs conclusions à propos de Wikipédia.

 

L’ « affaire Dreyfus » dans l’article de Frédéric Joignot (Le Monde, 14 janvier 2012)

 

« De nombreuses critiques, précises et savantes, dénoncent l’amateurisme et les erreurs flagrantes. Daniel Garcia du magazine Livre Hebdo se fend le 3 novembre 2006 d’un article corrosif : Ouvrez dans Wikipédia la notice relative à l’affaire Dreyfus. Descendez à la bibliographie. Et là, en première référence, on lit : Henri Dutrait-Crozon, Précis de l’affaire Dreyfus. Avec ce commentaire, en toutes lettres : Ouvrage fondamental à consulter en priorité. ». Ce livre de 1909, remanié en 1924 et 1938, est un plaidoyer antidreyfusard dans la mouvance de l’Action française.

Le romancier Pierre Assouline reprend la critique le 9 janvier 2007 sur son blog « La République des livres ». il rappelle que l’ouvrage incriminé est un « évangile de nationalistes ». Il constate que Wikipédia, à la suite d’une intervention de la Ligue des droits de l’homme, a juste rajouté la mention : « ouvrage contesté », mais l’a laissé en tête de bibliographie, devant des travaux d’historiens respectés. Regrettant la « démagogie ambiante », qui voudrait que chacun devienne encyclopédiste, Pierre Assouline exerce cette critique de fond : « La question des sources est à la base de toute recherche, qu'elle soit historique, scientifique, journalistique ; or Wikipédia dilue tant la source qu'elle l'élude. On ne saurait trop le répéter : dans le domaine des idées, et en particulier en histoire, l'esprit de la référence a intrinsèquement partie liée avec la durée et non avec l'éphémère. Or sur Wikipédia, la référence est à géométrie variable : le dernier qui a parlé a raison, jusqu'au prochain. » 

 

En fait d’ « erreurs flagrantes », l’exemple est particulièrement mal choisi :

1) il ne s’agit pas d’une « erreur », mais d’un hoax, d’une opération volontaire politiquement orientée ;

2) cette opération n’était pas « flagrante ».

 

L’ouvrage incriminé

Un titre non marqué

Le livre signé Henri Dutrait-Crozon et intitulé Précis de l'Affaire Dreyfus, ne doit pas être confondu avec celui signé « Docteur Oyon ».

Voici les références bibliographiques des deux ouvrages :

*Henri Dutrait-Crozon, Précis de l'Affaire Dreyfus, Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1909 ; édition définitive, 1924 (rééditée en 1938) [réédition 1987, fac-similé de celle de 1924 : cf. notice du SUDOC]« Henri Dutrait-Crozon » est le pseudonyme de deux officiers membres de l'Action française, Georges Larpent et Frédéric Delebecque.

*Docteur Oyon, Précis de l'Affaire Dreyfus, préface d’Anatole France, Paris, Pages Libres, 1903, 70 p. [cf. notice du SUDOC]. « Docteur Oyon » est le pseudonyme de L. Verax.

 

On remarque que le même titre a été utilisé, à quelques années d’intervalle, par deux auteurs, le premier dreyfusard, le second antidreyfusard.

On peut en conclure que le titre ne dénote pas l’orientation de l’ouvrage ; dès lors qu’on ne le connaît pas au préalable, on ne peut pas savoir qu’il est, dans le cas qui nous intéresse, antidreyfusard.

 

En ce qui concerne l’auteur, malgré mes études d’histoire et malgré quelques lectures (extra universitaires) concernant l’affaire Dreyfus, je ne connaissais absolument pas Henri Dutrait-Crozon avant de m’intéresser à cette polémique. Je suppose qu’il en va de même pour de nombreux lecteurs. On peut donc penser que dans nombre de cas, le nom de l’auteur n’indique pas non plus l’orientation de l’ouvrage : il ne s’agit en effet ni de Charles Maurras, ni d’Edouard Drumont.

 

Le statut de l’ouvrage

Un parcours rapide sur Internet montre que cet ouvrage n’est pas un livre « interdit » : on le trouve dans un certain nombre de bibliothèques publiques :

*les BU de Strasbourg et de Lille-1 (cf. catalogue SUDOC) ;

*les bibliothèques municipales de Lyon, Rennes, Montpellier, Besançon (2 ex.), Lille, etc.

 

Dutrait-Crozon est présent pour un ou deux autres ouvrages dans celles d’Amiens (1), Marseille (1), Nancy (2), Rouen (1), Toulouse (2), etc.

 

Dans ces conditions, il ne paraît pas aberrant a priori que l’ouvrage figure dans une bibliographie, même grand public (non universitaire), sous réserve que son orientation soit mentionnée clairement.

 

Son entrée dans la bibliographie de Wikipédia

Elle a lieu le 14 juillet 2006 ; l’introducteur intervient sous IP (???????)  : le choix de cette date indique qu’il agit probablement sciemment : il sait qu’il s’agit d’un ouvrage antidreyfusard et se donne le plaisir (un plaisir solitaire, ou pratiqué dans le cadre d’un petit groupe de partouzeurs intellectuels d’extrême-droite) de le qualifier de façon élogieuse. En même temps, il est protégé par la neutralité du titre contre une réaction défavorable immédiate.

 

Il pourrait aussi s’agir d’un test de Wikipédia, mais, si c’était le cas, cela aurait été signalé par la suite. 

 

Le hoax initial reste inchangé jusqu’au 30 novembre 2006 : soit 4 mois et demi.

 

Degré et nature du « scandale »

En quoi consiste le délit, si on se place du point de vue de la responsabilité de Wikipédia ?

On peut dire qu’en le maintenant pendant 4 mois et demi en tête de liste avec un commentaire inapproprié, « Wikipédia a fait de la promotion pour un ouvrage nationaliste et antisémite », ou pour parler plus justement, « il y a eu (objectivement) sur Wikipédia de la promotion pour un ouvrage nationaliste et antisémite ». Objectivement, puisque l’orientation antisémite/antidreyfusarde ne s’affiche nullement dans le titre et que l’ouvrage est peu connu du grand public.

 

Si on se place du point de vue subjectif du lecteur, quatre possibilités existent : 

a) lecteur antidreyfusard connaissant l’ouvrage

b) lecteur antidreyfusard ne connaissant pas l’ouvrage

c) lecteur dreyfusard ne connaissant pas l’ouvrage

d) lecteur dreyfusard connaissant l’ouvrage (François Gèze, Daniel Garcia, Pierre Assouline, notamment)

J’ai l’impression que la plupart des lecteurs appartiennent à la troisième catégorie et que la « promotion » n’a pas dû avoir un effet considérable. Est-ce que vraiment des lecteurs de cette bibliographie ont voulu se procurer l’ouvrage en pensant qu’il s’agissait d’un ouvrage d’historien et l’ont acheté ou se le sont procuré sur la base de cette tromperie ? Est-ce qu’ils ont été influencés par leur lecture ? Bien sûr, on peut dire que même si ce n’est pas arrivé, la possibilité que cela arrive rendait la chose condamnable ; d’accord, mais on ne doit tout de même pas envisager une peine trop lourde. 

 

La place de l’intrusion bibliographique dans la page « Affaire Dreyfus »

Un autre aspect est que cette « affaire » se fonde sur une demi-ligne seulement de texte pas manifestement suspect, alors que la page est beaucoup plus longue. Pour corser le dossier, Daniel Garcia relie l’intrusion bibliographique à une phrase, selon lui « nationaliste subliminale », de l’introduction. Ce n'est pas vraiment convaincant (ce point sera étudié en détail ultérieurement). 

 

 

Il me semble que Daniel Garcia et Pierre Assouline ont fait preuve de ce qui est parfois reproché à Wikipédia : de manque de recul. Il est tout à fait légitime qu’ils aient signalé cette intrusion anormale, mais il ne l’est pas qu’ils aient tiré des conclusions ou qu’ils s’en soient servis pour justifier des prémisses condamnant Wikipédia en bloc.

Cela dit avec d’autant plus de force au vu de ce qui s’est passé à partir de janvier 2007 : mais, dira Pierre Assouline, il a fallu que j’en parle pour qu’il se passe vraiment quelque chose. C’est le principe d’un travail collaboratif : tu vois une erreur, tu dis : il y a une erreur, tu la corriges ou elle est corrigée… Mais il est peu nécessaire de dire : c’est un scandale, je condamne la totalité de l’entreprise.

 


 

Suite : L'article de Daniel Garcia (30 novembre 2006)

 

 

Commenter cet article

luc nemeth 25/06/2016 10:28

Bonjour.
pour autant qu'ici je dispose d'un avis autorisé (deux de mes communications à l'étranger sur l'affaire Dreyfus sont maintenant online, en France, sur le site www.academia.edu) :
1) L'Affaire Dreyfus n'était ici qu'un prétexte, choisi en fonction de sa valeur médiatique par Assouline, personnage sans scrupules et qui n'hésite pas sur son propre site et pour faire monter l'audimat à laisser s'exprimer un antisémitisme (!) que dans les dîners-en-ville il ne manque pas de dénoncer...
2) L'angle d'attaque ici choisi, à savoir la présence en bibliographie de Dutrait-Crozon, qui effectivement est la bible des antidreyfusards était lui-même le moyen de "briller" devant le public de littéraires auquel s'adresse en priorité Assouline. Mais si vraiment il s'était intéressé à l'affaire Dreyfus autrement qu'à titre ici instrumental il aurait relevé dans la notice de wikipedia des choses bien plus scandaleuses, à commencer par... sa première ligne, qu'en octobre 2007 je les ai obligés à rectifier : "L'Affaire Dreyfus est une erreur judiciaire" (sic).