A propos de la page Wikipédia « Frédéric Chopin » 6 Les travaux d'E. Langavant sur la nationalité de Chopin

Publié le par Jacques Goliot

E. Langavant sur Chopin : un article introuvable et un site calamiteux

 

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A venir : Nationalité, un terme générateur de confusion

 

 

Durant le débat de 2010 dans Wikipédia, Wisniewska a évoqué les travaux sur Chopin du professeur Emmanuel Langavant, aujourd’hui décédé, exclusivement à travers un site « Chopin – musicien français » ; j’ai déjà fait des réserves sur les éléments qu’elle a utilisés.

J’examinerai maintenant plus à fond ces travaux.

 

Sommaire de la page 

Emmanuel Langavant : données biographiques

Présentation du site « Chopin – musicien français »

Analyse du site (page annexe)

Synthèse

a) Des erreurs élémentaires

b) Des erreurs rédactionnelles

c) Des analyses sommaires portant sur une documentation lacunaire

d) Des erreurs concernant l’histoire du droit

 

 

Emmanuel Langavant 

Dans le livre de Marie-Christine Rouault (éd.),  Mélanges offerts à Emmanuel Langavant, Paris et Montréal, L’Harmattant, 1999, on trouve une biographie succincte, (page 5) : 

« Emmanuel Langavant est professeur émérite à la Faculté des Sciences Juridiques, Politiques et Sociales de l'Université de Lille 2 commandeur des palmes académiques, titulaire du mérite maritime et capitaine de réserve. 

Nommé assistant à la Faculté de Droit de Lille en 1956, il y devient chargé de cours en 1959. Agrégé de droit public, en 1962, il est en poste à Poitiers, puis à Lille à partir de 1964. Il a soutenu en 1954 une thèse de doctorat sur "La collaboration des deux ordres de juridictions". 

Il a travaillé avec des avocats aux Conseils une quinzaine d'années. 

Il a dirigé à Lille le Centre administratif, puis le CPAG et à Paris 13 le département "carrières juridiques et judiciaires" de l'IUT. 

Il a pratiqué la plaisance, à ses débuts et pendant une quinzaine d'années, de Saint-Jean de Luz au Danemark, et de la côte sud de l'Angleterre à la côte nord de l'Irlande.

Artiste autant que juriste, il peint et joue du piano. ».

Emmanuel Langavant est décédé depuis cette date. 

 

Dans la liste de ses travaux (pages 6 et 7), consacrés à divers domaines du droit, on en trouve un qui est consacré au thème qui nous intéresse, et qui répond dans une certaine mesure à la remarque biographique « il joue du piano » : 

« De la nationalité de Frédéric Chopin: Revue "Diplômés", n° 153, juin 1990 »

 

Malheureusement, pour le moment, je n’ai pas réussi à identifier cette revue, ni à localiser précisément cet article, ce qui pose un problème. En général, n’importe quel article apparaît sur Internet de façon à pouvoir être localisé, sinon lu [ajout 25/12/2012 : j'ai retrouvé cet article, voir page annexe à venir).

 

Je passe donc directement au site.

 

 

Présentation du site « Chopin – musicien français »

 

L’intitulé indique que le contenu du site est l’œuvre d’« Emmanuel LANGAVANT agrégé de Droit public Professeur à la Faculté de Droit de l’université de Lille II ».

 

Le site n’est pas clairement daté ; son contenu est postérieur à la parution de la thèse de Gabriel Ladaique Les Ancêtres paternels de Frédéric Chopin, soutenue en 1986 et publiée en 1987.

 

Les liens

Un copyright présent à chaque page se réfère à : « Benoît Musslin – DIAPH16 », avec le lien «http://www.diaph16.com/ », qui renvoie au site commercial d’un magasin de photographie situé au 161, rue du général de Gaulle à Mons-en-Barœul (Nord).

 

Le lien « http://diaph16.free.fr/ » amène sur un site artistique de Benoît Musslin.

 

Le site « Chopin » ne contient pas d’autre lien. En revanche, y sont présentes de nombreuses publicités (notamment musicales).

 

Le contenu

Il comprend 9 pages : l’accueil (cf. annexe en bas de page) ; puis les pages (telles qu’on les voit sur la page entrée) : Enfance, Origine, Ascendance, Famille, Baptême, Nationalité, Passeport, Code civil. En réalité, la page nationalité prolonge la page famille, bien qu’elle en soit séparée par la page « Baptême ». 

 

 

Analyse du site

Je renvoie à une page annexe pour une analyse complète du site.

 

 

Synthèse

On y trouve quelques éléments éventuellement intéressants : outre la reproduction des documents, des notions biographiques et historiographiques sur Nicolas Chopin (le fait notamment que la naissance à Marainville n’aurait été connue qu’après la fin de la Première Guerre mondiale). 

 

Mais il contient aussi un assez grand nombre d’erreurs flagrantes.

 

a) Des erreurs élémentaires

Il s’agit d’erreurs dont la correction n’entraînerait pas de changement fondamental, mais dont la présence est étonnante.

 

1) Non respect des conventions bibliographiques

On remarque que les références données en notes ne respectent pas les conventions habituelles (en fait, elles ne respectent aucune convention). 

Par exemple, sur la page Enfance : 

« ( 1 ) la musique de la nuit des temps aux aurores nouvelles, Ed. Leduc, 1977

( 2 ) Lucien REBATTET. Histoire de la Musique p 328 Ed Laffont. 1971 »

au lieu de 

( 1 ) La Musique de la nuit des temps aux aurores nouvelles, Ed. Leduc, 1977

( 2 ) Lucien Rebatet, Histoire de la Musique, Robert Laffont, 1971, p. 328

 

Sur la page Ascendance

« ( 11 ) AGUETTANT. la Musique et le Piano, p 176 1954 »

au lieu de 

Louis Aguettant, La Musique de piano, Paris, Albin Michel, 1954, p. 328 (il y a même une erreur sur le libellé du titre)

 

Sur la même page, il indique à propos de la thèse de Gabriel Ladaique qu’elle a été «  soutenue en Sorbonne en 1987 » (en fait en 1986, c’est la publication qui date de 1987, cf. notice SUDOC)

 

Je n’insiste pas : en fait, on peut dire qu’aucune référence n’est formellement correcte !

 

2) Fautes d’orthographe notamment sur les noms propres 

Page Enfance

*« Marie WODSINSKA » (Wodzinska), 

*le « pianiste PADKREWSKI » (Ignacy Paderewski, pianiste, compositeur, Premier ministre de la République de Pologne en 1919), 

*« le musicologue français L. REBATTET » (Lucien Rebatet, musicologue, et surtout collaborateur notoire)

 

Page Origine : 

*« M. BOLURNIQUEL » (Camille Bourniquel, écrivain), 

*« Stanislas LECZINSKJ » (Lesczcynski), 

*« Pas davantage on ne peut adhérer » (pas davantage ne peut-on adhérer)

 

Page Famille : 

*« Le second mente » (mérite), 

* « Stanislas LECZINSKI » (Lesczcynski), version un peu moins fautive que la précédente 

 

Page Nationalité : 

*« Lors d'un voyage de CHOPIN a Londres » (à), 

*« le sieur Francis-zek » (Franciszek ; erreur peut-être reprise du livre de Kobylanska, du fait d’une coupure de ligne transférée telle quelle par copier-coller ?)

 

Il est difficile de croire que de telles erreurs (à part celle concernant Stanislas Leszczynski) puissent être le fait d’un professeur de l’enseignement supérieur de haut niveau.

 

 

b) Des erreurs rédactionnelles

Je passe maintenant aux erreurs dont la correction transformerait sérieusement le site. 

L’exposition est assez brouillonne. Par exemple,  sur la page famille, il évoque le départ de Nicolas Chopin avec la famille Weydlich, dont il n’a pas parlé auparavant (il n’a parlé que de Jean-Michel Pac).

Mais surtout, la conception d’ensemble est inepte : il ne traite son sujet (la nationalité juridique de Chopin) que sur environ 1/6 du site ; le reste consiste en considérations historiques ou musicologiques qui occupent une place démesurée, en particulier à travers des citations sans aucun intérêt pour le sujet (elle seraient intéressantes s’il s’agissait d’en faire l’historiographie).

 

 

c) Des analyses sommaires portant sur une documentation lacunaire

1) Des analyses sommaires

Il se limite à un petit nombre de documents et de sources (acte de baptême, passeport de 1837, Code civil français de 1804) analysés de façon très sommaire.

 

Acte de baptême

Le texte latin n’est pas transcrit ; aucune explication n’est donnée : par exemple pour « Gali » traduit par « Français », alors qu’il s’agit d’un barbarisme caractérisé dont il faudrait rendre compte.

 

Passeport de 1837

Le texte, difficile à déchiffrer, n’est pas transcrit ; aucune explication n’est donnée sur les procédures d’obtention des passeports.

 

2) Une documentation lacunaire 

Il n’évoque pas, parce qu’il ne les connaît pas (ne donne pas l’impression de les connaître, en tout cas) : 

*pour les documents : l’acte de naissance de Frédéric Chopin ; le passeport de 1830 (passeport russe) ; les autres passeports français ; 

*pour les sources : le code civil (prussien) en vigueur en Mazovie au moment du mariage des parents (1806) ; le décret de décembre 1807 sur l’acquisition de la qualité de Polonais par droit du sol ; le code civil du duché de Varsovie (1808) qu’il suppose identique au Code Napoléon de 1804 (par simple induction).

 

 

d) Des erreurs concernant l’histoire du droit

La phrase « Autrefois, dans le Code Napoléon de 1804. seule comptait l'acquisition par le sang, car le « jus soli » ne sera reconnu qu'à l'époque récente dans notre Droit ( 1945 ) » contient deux erreurs surprenantes :

 

1) Le Code Napoléon de 1804

Il semble ignorer qu’un droit du sol (non contraignant) existait dans le Code Napoléon de 1804 pour les enfants nés en France de parent étrangers :

« Article 9 Tout individu né en France d’un étranger, pourra, dans l’année qui suivra l’époque de sa majorité, réclamer la qualité de Français ; pourvu que [il s’engage à être domicilié en France] ». Même si ce droit était peu utilisé, puisqu’il impliquait de se soumettre à la conscription, le principe était présent (en fait, le primat de la filiation dans le Code Napoléon ne résulte nullement de la volonté de Napoléon, mais de celle des juristes libéraux qui l’entouraient ; d’une façon générale, l’exécutif préfère le droit du sol, qui n’est pas intrinsèquement « de gauche » ou « révolutionnaire ».

 

2) La loi de 1889

Il semble aussi ignorer qu’un droit du sol impératif (contraignant, sauf à quitter la France) a été établi en 1889 pour les enfants nés en France de parents étrangers nés en France, cas assez fréquent à l’époque.

Il s'agit de la loi du 26 juin 1889, première réforme, sur ce point, du Code civil de 1804, et origine de ce qu'on appelle maintenant le Code de la nationalité, c'est-à-dire l'ensemble des lois concernant

a) l'acquisition de la qualité de Français - par filiation, par naissance, par mariage -,

b) la naturalisation.

Voir entre autres : Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France, Fayard, 2007 (et Hachette, Pluriel, 2010, page 181)

 

3) Les lois civiles de Mazovie en 1806    

Une troisième erreur concerne le mariage des parents de Frédéric Chopin, au sujet duquel il écrit : 

« La nationalité de la mère importe peu, et ce d'autant plus que l'article 12 déclare « L'étrangère qui a épouse un Français suivra la condition de son mari », de sorte que Justyna KRYZANOWSKA. par son mariage à Brochow, en 1806 avec Nicolas CHOPIN, changeait ipso facto de nationalité. Frédéric est donc bien issu de deux parents français. »

Il croit donc que le mariage (1806) a eu lieu sous les auspices du Code Napoléon, institué dans le duché en 1808 !

 

 

Conclusion

Tout cela confirme que ce texte n’est pas du niveau attendu d’un enseignant du supérieur, ni d’un juriste.

Il suffit d’être un étudiant en histoire (voire un étudiant de toute matière, mais les études d’histoire sont plus axés sur les textes non fictifs) un peu consciencieux pour savoir qu’on ne peut pas utiliser les documents de façon aussi cavalière, aussi manipulatrice, en fait.

On trouve, à la fin du site (page « Code civil »), la phrase :

« Peu de Français savent qu'ils devraient dire : « CHOPIN, compositeur français, musicien de la Pologne » et non pas - et la nuance est de taille ! - « CHOPIN, musicien polonais. » »

L’auteur est en réalité loin d’en avoir fait une démonstration probante. 

Il ne fournit ni les cadres conceptuels, ni les éléments d’appréciation d’une éventuelle réponse. Malheureusement, permettent à des gens qui ne demandent qu’à être convaincus utilisent le nom de l’auteur et ses titres universitaires pour cautionner leur idée fixe.

 

A venir : Nationalité, un terme générateur de confusion

 

 

ANNEXE : La page d’accueil du site « Chopin – musicien français »

 

Illustration : portrait de Chopin en plein page

Texte :

« Peu de Français savent qu'ils devraient dire: « CHOPIN, compositeur français, musicien de la Pologne » et non pas - et la nuance est de taille - « CHOPIN, musicien polonais ».

C'est ce que M. Emmanuel Langavant, agrégé de droit public, professeur à la faculté de droit de l'université de Lille 2, démontre au fil de ces quelques pages.

Copyright © Benoit Musslin - DIAPH16 »

 

 

 

 

Publié dans Histoire

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